Enseignement

Pourquoi enseigner l’histoire ? 1e partie

Publié le le 5 octobre 2020

Alan Sears, Faculté d’éducation, Université du Nouveau-Brunswick

En juin 2020, le ministre de l'éducation du gouvernement fédéral australien annonçait le « Job Ready Graduates Package », une série de réformes du financement des universités visant à « former plus de diplômés prêts à travailler dans les disciplines et les régions où on en a le plus besoin et à aider à la reprise économique du pays après la pandémie de la COVID-19 ». [1]  Les changements proposés permettraient, entre autres, de réduire considérablement les frais de scolarité dans les programmes STIM (science, technologie, ingénierie et mathématiques) tout en les augmentant de manière significative pour les sciences humaines. Le ministre de l'éducation a clairement indiqué que l'objectif est « d'inciter les étudiants à faire des choix plus pertinents en matière d'emploi » [2] lors de la sélection de programmes universitaires.

Si les moyens de pression sur les choix de consommation axés sur le marché pour donner la priorité à la science et à la technologie, plutôt qu'aux sciences humaines en éducation sont peut-être nouveaux, l'orientation politique elle ne l'est certainement pas.  Depuis des années, les responsables des politiques éducatives du monde entier utilisent divers mécanismes pour réduire la place des sciences humaines dans les programmes des écoles publiques et des universités afin d'accroître la place réservée aux matières considérées comme plus orientées vers la croissance économique et la prospérité. Le Nouveau-Brunswick, la province canadienne où je vis, s'est engagé avec enthousiasme dans cette tendance avec une série de réformes qui mettent l'accent sur la centralité des priorités économiques dans l'éducation publique. Ces réformes encouragent systématiquement à mettre l'accent sur la trinité sacrée économiquement pertinente que sont l'alphabétisation (et non la littérature), le calcul et la science, tout en diminuant le rôle des sciences humaines. Ces dernières ne sont incluses que dans la mesure où elles peuvent contribuer à favoriser « un esprit d'entreprise ».[3]

En réponse à cette priorité donnée à l'emploi comme finalité centrale de l'éducation, les historiens et les enseignants d'histoire ont formulé une série de répliques pour illustrer comment l'étude de l'histoire contribue à l'employabilité et à la réussite sur le marché du travail. De nombreux départements d'histoire et salles de classe ont des affiches sur les murs qui décrivent les carrières auxquelles l'étude de l'histoire peut mener. L'une des plus détaillées se trouve sur le site web du département d'histoire de l'université d'État de Californie, à Bakersfield. Il est intitulé « What Can I Do With A History Degree ? » et énumère des dizaines de carrières possibles dans cinq grandes catégories : droit, politique et vie publique ; affaires et gestion ; journalisme, édition et divertissement ; recherche et services d'archives et éducation. Les catégories sont en couleur et classées en fonction des « données récentes sur les parcours professionnels choisis par les étudiants en histoire. » [4] La Société historique du Canada a elle aussi publié son propre document sur le sujet : « Changer la conversation : la valeur d'un diplôme en histoire » qui démontre les nombreux débouchés de carrière pour les titulaires d’un diplôme en histoire.[5] De plus, la SHC a créé un site Web qui contient plusieurs exemples de diplômés d’histoire qui œuvrent dans plusieurs secteurs de l’économie.[6]

Une section du site web de l'American Historical Association (AHA) est intitulée « Why Study History ». Elle offre une série de documents pour encourager l'étude de l'histoire, dont la plupart abordent des questions d'emploi et de satisfaction professionnelle pour les diplômés d'histoire. Par exemple, un article intitulé « History is Not a Useless Major: Fighting Myths with Data » occupe une place de choix sur le site. Dans cet article, Paul B. Sturtevant questionne l'idée que les STIM sont des domaines d'étude beaucoup plus utiles en s'appuyant sur des données pour s'attaquer à trois mythes : « Mythe 1 : les étudiants en histoire sont sous-employés », « Mythe 2 : une spécialisation en histoire ne mène pas à un emploi rémunéré » et « Mythe 3 : les étudiants en histoire sont sous-payés ». [7]

Plus près de nous, Adele Perry, alors qu’elle était présidente de la Société historique du Canada (SHC), a rédigé une lettre en 2019 adressée au président de Commission de la fonction publique du Canada pour faire valoir que les étudiants en histoire étaient bien préparés pour de nombreux emplois dans la fonction publique après avoir constaté l’absence de l’histoire dans la liste des diplômes dans les critères d'embauche affichés sur leur site. Elle soulignait les compétences pertinentes acquises dans l'étude de l'histoire, notamment « d'excellentes compétences en matière de recherche », « des compétences analytiques et organisationnelles de matériaux complexes » et « des compétences interpersonnelles », et concluait en demandant à la Commission « d'ajouter l'histoire comme diplôme admissible dans votre annonce standard pour des analystes et postes connexes ».[8]

En bref, les partisans de l'histoire consacrent beaucoup de temps et d'énergie à contester la notion que l'étude de l'histoire est une voie sans issue pour trouver des carrières satisfaisantes et productives. C'est bien et probablement nécessaire dans le climat actuel, mais je pense que cela mésestime l'éducation en général, et l'histoire en particulier. L'éducation devrait préparer les gens à la vie et au travail, bien qu'elle en constitue une partie importante et nécessaire, elle n'est pas tout, et peut-être même pas la partie la plus importante. Dans notre récent livre, The Arts and the Teaching of History : Historical F(r)ictions, Penney Clark et moi-même soutenons que la principale contribution de l'histoire à l'éducation d'une personne n'est pas de jeter les bases d'un emploi, mais plutôt de favoriser l'émergence de citoyens humains et réfléchis. « La familiarité avec le passé », affirme-t-elle, « est essentielle pour développer notre identité en tant qu'êtres humains, à la fois individuellement et collectivement, découvrir qui sont les personnes qui partagent le monde avec nous, et savoir comment nous pourrions travailler de concert pour le bien commun. L'étude du passé, en d'autres termes, est une mission à la fois humanisante et civique et elle n'a jamais été aussi cruciale qu'aujourd'hui. » [9]  

Cela ne veut pas dire que l'AHA, la SHC et autres organisations et individus qui défendent la pertinence de l'étude de l'histoire en matière d'économie et d'emploi se concentrent uniquement sur ce point, ignorant sa contribution à l'épanouissement de l'être humain et à un engagement civique réfléchi. Il me semble cependant que si les arguments et les documents relatifs à la première sont omniprésents et détaillés, la seconde fait généralement l'objet d'une attention beaucoup plus superficielle. L'affiche mentionnée ci-dessus (voir note 4) en est un bon exemple. Dans une étroite colonne à gauche de l'affiche, on voit une liste de certaines des compétences et dispositions développées en histoire pour collaborer activement avec d'autres, dont la capacité « d’évaluer des points de vue contradictoires » ou de « mettre en pratique et développer l’empathie ». L’emphase et le plus grand espace de l'affiche est toutefois consacré à une liste de carrières possibles pour les étudiants en histoire. Cette relation corrélative est également caractéristique de la page « Why Study History » de l'AHA. La mission civique de l'enseignement de l'histoire est reconnue et fait l'objet d'une certaine attention, mais l'accent est mis sur la nécessité de justifier son caractère pratique en termes de travail éventuel.

Mon argument est que cet arrangement devrait être inversé. Les enseignants d'histoire à tous les niveaux doivent consacrer plus de temps à l'élaboration d'un argumentaire plus complet sur les contributions humanisantes et civiques de l'histoire - un argumentaire qui comprend des exemples spécifiques de l'attention portée à ces aspects dans les classes et les groupes d'étude. J'aimerais voir des affiches sur les murs des départements d'histoire qui décrivent les façons dont l'histoire contribue à l'enrichissement personnel, aux relations positives et à l'action civique efficace, ainsi que celles qui présentent toutes les carrières ouvertes aux diplômés en histoire.

À cette fin, je compte lancer la conversation en proposant trois futurs blogues sur la façon dont l'étude de l'histoire contribue à développer une compréhension plus complexe et plus efficace de la nature de la vérité historique, comment elle favorise une compréhension profonde et l'empathie pour les autres, et comment elle peut aider à réfléchir à des questions sociales et politiques complexes. Il y a bien sûr d'autres domaines qui pourraient être explorés, mais c’est un début. J'espère que les idées soulevées susciteront des discussions, des désaccords, ainsi qu’une vision mieux formulée sur la valeur de notre sujet. 

[1] Skills and Employment Department of Education, “Better University Funding Arrangements,” Text, Department of Education, Skills and Employment (Department of Education, Skills and Employment, 2020), https://www.dese.gov.au/job-ready/better-university-funding-arrangements
[2] Anisa Purbasari Horton, “Why Australia Is Doubling Fees for Arts Degrees,” 2020, https://www.bbc.com/worklife/article/20200728-why-australia-is-charging-more-to-study-history
[3] Province of New Brunswick, “Everyone at Their Best (Anglophone Sector)” (Fredericton, NB: Province of New Brunswick, 2016), 16.
[4] “Careers in History,” California State University, Bakersfield, 2020, https://www.csub.edu/history/Careers-in-History/index.html
[5] Voir https://cha-shc.ca/francais/publications/blogue-que-faire-avec-un-diplome-en-histoire-.html, consulté le 1er octobre 2020.
[6] Que faire avec un diplôme en histoire ? Plein de choses !, https://historydegreediplomehistoire.blog/, consulté le 1er octobre 2020.
[7] Paul B. Sturtevant, “History Is Not a Useless Major: Fighting Myths with Data,” American Historical Association, 2017, https://www.historians.org/publications-and-directories/perspectives-on-history/april-2017/history-is-not-a-useless-major-fighting-myths-with-data.  
[8]  Adele Perry, « La SHC demande une modification aux annonces d'emploi de la Commission de la fonction publique », 2019, https://cha-shc.ca/fr/francais/ce-que-nous-faisons/ce-que-nous-faisons.html/interventions-publiques/la-shc-demande-une-modification-aux-annonces-demploi-de-la-commission-de-la-fonction-publique
[9] Penney Clark et Alan Sears, The Arts and the Teaching of History: Historical F(r)Ictions, 1st ed. 2020 edition (London & New York: Palgrave Macmillan, 2020), 244.

 

 

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