Enseignement

Sortir la « discipline » de l'histoire : dépasser les limites de l'écriture scientifique grâce à un exercice de création de recherche I - La professionnalisation, l’exclusion, et l’écriture scientifique

Publié le le 19 janvier 2021

Donica Belisle

Image de la page de présentation :  le Grand Hall de la Hart House, Université de Toronto. Photo utilisée avec la permission de Hart House. En 1952, l'historien canadien Donald Creighton a pris « une chambre à Hart House » pour pouvoir terminer un livre. Voir Donald Wright, Donald Creighton : A Life in History (Toronto : University of Toronto Press, 2015), 187. Notamment, la Hart House ne permettait pas aux femmes d'entrer dans l’édifice, sauf pour des occasions spéciales, jusqu'en 1972. Cette exclusion honorait la stipulation de Vincent Massey, donateur fondateur de la Hart House. Voir https://harthouse.ca/blog/40-years-of-women-at-hart-house

Dans cet article en trois parties, la Dre Donica Belisle de l'Université de Regina suggère qu'en élargissant les méthodes d'évaluation du travail des étudiants, il est possible d'élargir la pratique de l'histoire elle-même. À titre d'exemple, elle explore les résultats d'une expérience récente dans laquelle elle a assigné une option « création de recherche » à des étudiants de premier cycle. Elle conclut qu'en dépit des difficultés inhérentes à un tel travail, il est important de permettre l'inclusion d'éléments visuels, audio, littéraires, dramatiques et autres dans la communication savante.

Cette série est publiée en parallèle avec Activehistory.ca.

1e de 3 parties - La professionnalisation, l’exclusion, et l’écriture scientifique

Ce texte est le premier d’une rubrique en trois parties de Donica Belisle, « Sortir la « discipline » de l'histoire : dépasser les limites de l'écriture scientifique grâce à un exercice de création de recherche. »

Lorsqu'il s'agit de la diffusion de connaissances savantes, les écrits scientifiques demeurent toujours la norme de référence. Grâce à l'écriture scientifique - j'entends par là la prose formelle basée sur une réflexion profonde, présentée de manière linéaire et avec des citations claires - les chercheurs communiquent des pensées et des résultats complexes.

Mais l'écriture scientifique est-elle la seule méthode de diffusion par laquelle les historiens devraient évaluer le travail des étudiants ?

Dans le domaine de l'histoire en particulier, il est bien connu que l'écriture scientifique – qui regorge de notes de bas de page, de prose à la troisième personne et de « regard objectif » - est elle-même le produit de longs processus d'exclusion. En particulier, et comme l'indiquent Bonnie Smith, Mary Jane Logan McCallum, Donald Wright et bien d'autres, la discipline scientifique de l'histoire a elle-même émergé au début du XXe siècle par le biais d'un processus compliqué de professionnalisation, qui cherchait à privilégier certaines voix en excluant de nombreuses autres. Ces voix favorisaient les valeurs qui étaient également attribuées à la citoyenneté libérale elle-même : la rationalité, l'objectivité, l'empirisme et, plus subtilement, un engagement à édifier la nation.

L'idée qu'il était possible de discerner et de communiquer le passé par le biais d’une recherche minutieuse avait de la valeur. Cependant, en privilégiant les idéaux de l'empirisme, de l'objectivité et de la recherche sur papier dans les archives, en particulier, il est devenu nettement évident que de nombreux chercheurs associaient également la rationalité, l'objectivité et la citoyenneté à la masculinité blanche. Autrement dit, tout comme le citoyen idéal à cette époque était défini comme étant blanc, distingué et masculin, l'historien idéal l'était aussi. Dans les tomes et les séminaires, le véritable historien était celui qui construisait les récits des réalisations de l'État. Ces récits, à leur tour, étaient effacés de toute trace de subjectivité, de passion ou de récit. Ils étaient, en un mot, arides.

Ceci étant dit, il est également vrai que les plus populaires de ces ouvrages, tels que les livres de Donald Creighton sur l'histoire du Canada, étaient aussi souvent très romancés. Même le titre de la biographie de John A. MacDonald par Creighton évoque les éléments théâtraux de ses œuvres. Faisant référence au drame inhérent à la maturité, il s'intitule John A. MacDonald : The Young Politician, The Old Chieftan (1952).

Malgré la narrativité de contributions, même les plus respectées, les historiens de la majeure partie du Canada anglais du milieu du XXe siècle ont enseigné à leurs étudiants à être objectifs, car sinon, leurs récits n’auraient pas eu de crédibilité scientifique. Pour certains, c'était aussi être efféminé. Comme la passion et la moralité étaient considérées comme le domaine des femmes, et donc mieux adaptées à la sphère domestique, il devenait nécessaire d'éliminer ces qualités du débat civique et scientifique.

Appréhender cette histoire de la professionnalisation aide à comprendre pourquoi, en 1941, seulement treize des 132 membres du corps enseignant en arts et sciences sociales de l'Université de Toronto étaient des femmes. Il est incontestable que la domination masculine de la profession à cette époque n'était pas uniquement liée aux normes d'objectivité, d'empirisme, d’édification de la nation et de citoyenneté. Néanmoins, il faut aussi avouer que si les historiens universitaires n’avaient pas fait de distinction claire entre la recherche « amateure » et « professionnelle » à cette époque, la pratique de l'histoire elle-même aurait pu demeurer plus inclusive.

Cette histoire de la professionnalisation contribue également à expliquer pourquoi, tout au long du XXe siècle et jusqu'à nos jours, les professeurs racialisés et autochtones ont été « sous-représentés » à des taux très élevés dans les « arts et les sciences humaines » en particulier, comme le démontrent Frances Henry, Enakshi Dua, Audrey Kobayashi, Carl James, Peter Li, Howard Ramos et Malinda S. Smith. Bien sûr, et comme dans le cas de l'exclusion sexuelle, l'histoire de l'exclusion raciale n'est pas exclusivement le résultat d’idéaux tels que l'objectivité, l'empirisme et la citoyenneté. Les privilèges et la domination raciaux et coloniaux ont plutôt été au centre même du milieu universitaire.

En même temps, au sein de la profession d'historien au Canada anglais, il existe également certains liens épistémologiques entre la pratique historique et la blancheur, comme nous l'avons vu plus haut. Il est donc impératif que les historiens portent un regard critique sur leurs traditions disciplinaires. Il faut évaluer non seulement les méthodes de recherche des historiens, mais aussi les connaissances qui sont considérées comme ayant une grande valeur et les méthodes de communication de ces connaissances.

DonicaLa Dre Donica Belisle est présentement professeure agrégée d'histoire, Université de Regina. L'université de Regina est située sur le territoire du traité n° 4, ainsi que sur celui du traité n° 6. Il s'agit des territoires des nêhiyawak, Anihšināpēk, Dakota, Lakota et Nakoda, et de la patrie de la nation Métis/Michif. Son projet de livre actuel porte sur l'histoire mondiale du sucre canadien. Elle est l'auteure de Purchasing Power : Women and the Rise of Canadian Consumer Culture (University of Toronto Press 2020) et de l’ouvrage primé, Retail Nation: Department Stores and the Making of Modern Canada (UBC Press 2011). Elle écrit aussi fréquemment des courts articles sur l'alimentation, la blancheur, le genre et l'histoire. Vous trouverez des liens vers ses œuvres et plus encore sur le site www.donicabelisle.com

Je suis reconnaissante envers mes collègues de l'Université de Regina de m'avoir aidée à formuler mes réflexions sur ce qui précède. Mes remerciements vont également à tous les étudiants de HIST 201 (hiver 2019). Je suis aussi reconnaissante à Doreen Thompson, Eric Schiffmann, Brandi Adams, Katlyn Richardson et Emily Thompson-Golding, qui ont aidé à organiser l'exposition de création de recherche en 2019, ainsi qu'à l'équipe des réseaux sociaux de l'université de Regina, qui a fait un reportage sur l'événement.

 

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