Enseignement

Sortir la « discipline » de l'histoire : dépasser les limites de l'écriture scientifique grâce à une exercice de création de recherche II - Au-delà de la dissertation : un exercice de création de recherche

Publié le le 26 janvier 2021

Donica Belisle

Image de la page de présentation « Infirmières canadiennes pendant la Première Guerre mondiale ». Cette affiche, soumise par Tatiana Kyliuk dans le cadre d'un projet de création de recherche pour Histoire 201 : Canada From Confederation to World War II (hiver 2019) à l'Université de Regina, illustre bien les façons dont les étudiants peuvent communiquer la recherche historique par le biais des médias visuels. En plus de soumettre cette affiche, Mme Kyliuk a également offert une présentation de 10 minutes et produit une bibliographie annotée. Photo utilisée avec la permission de Tatiana Kyliuk.

Dans cet article en trois parties, la Dre Donica Belisle de l'Université de Regina suggère qu'en élargissant les méthodes d'évaluation du travail des étudiants, il est possible d'étendre la pratique de l'histoire elle-même. À titre d'exemple, elle explore les résultats d'une expérience récente dans laquelle elle a assigné aux étudiants de premier cycle une option « création de recherche ». Elle conclut qu'en dépit des difficultés inhérentes à un tel travail, il est important de permettre l'inclusion d'éléments visuels, audio, littéraires, dramatiques et autres dans la communication universitaire.

Cette série est publiée en parallèle avec Activehistory.ca.

 2e de 3 parties - Au-delà de la dissertation : un exercice de création de recherche

Ce texte est le deuxième d’une rubrique en trois parties de Donical Belisle, « Sortir la « discipline » de l'histoire : dépasser les limites de l'écriture scientifique grâce à une exercice de création de recherche ».

À l'hiver 2019, j'ai conçu un exercice dans le cadre d'un cours magistral d’histoire canadienne de deuxième année (Canada From Confederation to World War II) qui permettait aux étudiants de choisir leurs propres résultats de recherche. C'est-à-dire que je leur ai donné le choix d'écrire une dissertation ou de créer quelque chose à titre expérimental.

J'ai délibérément choisi ce cours pour cet apprentissage. Ce cours de premier cycle a une limite de 50 inscriptions, et il est généralement complet. De nombreux étudiants qui suivent ce cours proviennent des facultés d'éducation, d'ingénierie et de commerce. Plusieurs sont aussi des étudiants de la Faculté des lettres qui n’ont pas encore choisi leur spécialité. Ce cours est ainsi un laboratoire logique pour voir si les étudiants sans formation disciplinaire intensive pourraient être intéressés par d’autres formats de communication.

En effectuant ce que j'ai appelé un exercice de création de recherche dans ce cours, mon intention était de voir si les étudiants qui étaient relativement nouveaux dans la « discipline » de l'histoire, et qui avaient des intérêts scientifiques et des objectifs de carrière variés, aborderaient la question de la diffusion autre que dans un format de dissertation, s'ils en avaient le choix. J'ai également mené cette expérience pour voir quels résultats de recherche seraient les plus populaires. Par exemple, voudraient-ils tous faire des baladodiffusions ? S'intéresseraient-ils peut-être à des options plus spécialisées comme les visites à pied guidées ou les reconstitutions théâtrales ?

Il s'est avéré que plus de la moitié des 48 étudiants du cours ont choisi l'option création de recherche. Avant d'expliquer ce qu'ils ont choisi de faire, il convient de noter ici que je leur ai donné de nombreuses indications sur ce qu'ils pouvaient faire. Les instructions spécifiques sont disponibles ici ; j'ai également passé beaucoup de temps en classe à leur expliquer comment ils pouvaient aborder ce travail. Ceci dit, je me rends compte maintenant que j'aurais dû leur donner encore plus de conseils.

Suite à la notation de ces travaux, j'ai téléchargé (avec l’autorisation des étudiants) un grand nombre de ceux-ci sur mon site Web. Ils y sont hébergés en permanence.

Quels ont donc été les résultats de cet exercice de création de recherche ? Vous trouverez ci-dessous des observations spécifiques.

Les étudiants préfèrent toujours la communication écrite   

Il s'avère que la moitié de la classe ont préféré les dissertations écrites aux autres solutions. Lors de conversations ultérieures avec les étudiants, j'ai appris que beaucoup avaient choisi de faire des dissertations parce qu'ils connaissaient bien le format, qu'ils étaient mal à l'aise avec les expériences ouvertes et qu'ils avaient déjà rédigé des dissertations d'histoire au secondaire. Ainsi, ils se sentaient mieux préparés pour écrire une dissertation que pour tout autre type de travail.

Ce résultat, à son tour, souligne l'importance des écoles secondaires dans la préparation des étudiants à l'enseignement de l’histoire au niveau universitaire.

Bien que quelque  peu indirectement, ce résultat témoigne également de la disponibilité de manuels de premier cycle qui forment les étudiants à rédiger des dissertations. Sur le marché des manuels pour les étudiants, il existe de nombreux guides sur la façon de rédiger des articles scientifiques. Par contre, il existe peu de manuels facilement accessibles sur la façon de préparer des travaux multimédias et non traditionnels.

L'inquiétude face aux médias numériques

Seulement deux étudiants ont soumis des médias numériques. L'un d'eux a soumis une baladodiffusion et l'autre un site web.

Lorsque je leur ai demandé pourquoi davantage d'étudiants n'avaient pas entrepris de travaux numériques, ceux-ci ont répondu qu'ils ne savaient pas comment les réaliser. Ils étaient également préoccupés par la manière dont ces travaux pourraient être évalués.

Contrairement à ce que l'on dit souvent au sujet de la culture numérique des étudiants, ce résultat indique que très peu d'entre eux étaient prêts à soumettre des créations numériques à une évaluation scientifique. De plus, les résultats numériques sont intimidants pour les étudiants. C'est pourquoi, à l'avenir, les étudiants seront beaucoup plus encadrés dans leurs travaux sur les médias numériques.

La popularité de la fiction basée sur la recherche

Les romans historiques basés sur la recherche ont été les plus populaires des productions non scientifiques. Environ sept étudiants ont soumis soit (a) des textes de fiction, soit (b) des journaux intimes de fiction. Un étudiant a également soumis une court récit historique basé sur la recherche.

Les étudiants qui ont créé des fictions basées sur la recherche m'ont dit qu'ils étaient enthousiastes à l'idée de combiner leurs compétences en matière de création littéraire et de recherche historique. Selon eux, c'est le drame et les histoires personnelles de l'histoire qui sont les plus convaincants ; pour certains, c'est la fiction à caractère historique qui les a attirés vers l'histoire en premier lieu.

Cette réponse démontre qu’en dépit de certains historiens professionnels qui cherchent à éliminer le théâtre et la narration dans la pratique historique, il est clair qu'il existe une certaine soif - même chez nos propres étudiants – pour les romans historiques qui peuvent être tour à tour engageants, passionnants, instructifs ou divertissants, ou une combinaison de ces caractéristiques.

Tirer parti des compétences « externes »

Les étudiants en éducation ont été particulièrement ingénieux, soumettant des affiches (3), pour lesquelles ils ont également préparé des présentations ; et un plan de cours (1). Ce résultat souligne l'importance de permettre aux étudiants de tirer parti de compétences existantes.

Un étudiant qui est chanteur/compositeur a soumis une chanson originale.

La popularité et les pièges des médias visuels

De nombreux étudiants ont été attirés par les médias visuels : deux d’entre eux ont soumis des peintures à l'huile, d'autres un point de croix, une réplique d'artefact basée sur la recherche, une histoire illustrée sur un panneau d'affichage ainsi qu'un diorama.

Lorsque les étudiants commettent des erreurs avec les médias visuels, notamment en introduisant des anachronismes historiques, elles sont flagrantes. Ceux qui s'intéressent aux médias visuels doivent reconnaître ce piège avant de créer leurs travaux.

La création de la recherche et le potentiel de diffusion publique

Un grand nombre des soumissions reçues se prêtent parfaitement à une diffusion publique. C'est pourquoi la classe et moi-même avons décidé d'organiser, à la fin du semestre, une exposition publique de tous les travaux.  L'affiche de cet événement est disponible sur mon site Web.

L'événement proprement dit, qui s'est tenu sur le campus le 11 avril 2019, a attiré environ 70 visiteurs.

Grâce à cet événement, nous avons appris que :

- L'organisation d'événements publics est un bon moyen de susciter l'intérêt des médias du campus. En fait, l'équipe des médias sociaux de l'Université de Regina y a participé, et a ensuite téléchargé des photos sur Facebook.

- Les discussions qui ont eu lieu autour de chaque exposition ont permis d'approfondir nos connaissances. 

DonicaLa Dre Donica Belisle est présentement professeure agrégée d'histoire, Université de Regina. L'université de Regina est située sur le territoire du traité n° 4, ainsi que sur celui du traité n° 6. Il s'agit des territoires des nêhiyawak, Anihšināpēk, Dakota, Lakota et Nakoda, et de la patrie de la nation Métis/Michif. Son projet de livre actuel porte sur l'histoire mondiale du sucre canadien. Elle est l'auteure de Purchasing Power : Women and the Rise of Canadian Consumer Culture (University of Toronto Press 2020) et de l’ouvrage primé, Retail Nation: Department Stores and the Making of Modern Canada (UBC Press 2011). Elle écrit aussi fréquemment des courts articles sur l'alimentation, la blancheur, le genre et l'histoire. Vous trouverez des liens vers ses œuvres et plus encore sur le site www.donicabelisle.com.  

Je suis reconnaissante envers mes collègues de l'Université de Regina de m'avoir aidée à formuler mes réflexions sur ce qui précède. Mes remerciements vont également à tous les étudiants de HIST 201 (hiver 2019). Je suis aussi reconnaissante à Doreen Thompson, Eric Schiffmann, Brandi Adams, Katlyn Richardson et Emily Thompson-Golding, qui ont aidé à organiser l'exposition de création de recherche en 2019, ainsi qu'à l'équipe des réseaux sociaux de l'université de Regina, qui a fait un reportage sur l'événement.

 

Commentaires

se connecter pour ajouter un commentaire

Articles pertinents

Enseigner en temps de crise : « Les lectures de cette semaine n'étaient pas ennuyeuses : » lecture, écoute et engagement dans un séminaire virtuel

Enseigner en temps de crise : « Les lectures de cette semaine n'étaient pas ennuyeuses : » lecture, écoute et engagement dans un séminaire virtuel

De janvier à avril 2021, j'ai été l'un des deux aides-enseignants pour le cours d'introduction, Health & Society : From the Black Death to Breaking Bad, à...

Enseigner en temps de crise : « Ces dernières semaines ont été désastreuses : »  La santé mentale, l'enseignement et l'université en temps de pandémie

Enseigner en temps de crise : « Ces dernières semaines ont été désastreuses : » La santé mentale, l'enseignement et l'université en temps de pandémie

Durant la première semaine d'avril, l'un de mes élèves a signé un courriel par « ces dernières semaines ont été désastreuses ». Sur le moment, j'ai lu ces mots...

Dernières nouvelles sur Twitter

#cdnhist #twitterstorians #HistoryMatters Archives provinciales de la Saskatchewan Recherche un archiviste provinc… https://t.co/fr7w5f5QXX

Voir tous les tweets

Communiquez avec nous

Société historique du Canada
130, rue Albert, pièce 1912
Ottawa, ON, K1P 5G4