{"id":42806,"date":"2023-02-13T13:55:25","date_gmt":"2023-02-13T18:55:25","guid":{"rendered":"https:\/\/cha-shc.ca\/?page_id=42806"},"modified":"2023-02-13T15:05:58","modified_gmt":"2023-02-13T20:05:58","slug":"le-travail-gratuit-chez-les-etudiant%c2%b7es-aux-cycles-superieurs-que-peuvent-nous-apprendre-les-mouvements-wages-for","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/cha-shc.ca\/fr\/la-precarite\/le-travail-gratuit-chez-les-etudiant%c2%b7es-aux-cycles-superieurs-que-peuvent-nous-apprendre-les-mouvements-wages-for\/","title":{"rendered":"Le travail gratuit chez les \u00e9tudiant\u00b7es aux cycles sup\u00e9rieurs : que peuvent nous apprendre les mouvements wages for?"},"content":{"rendered":"<p><strong>Camille Robert<br \/>\n<\/strong>Doctorante et charg\u00e9e de cours en histoire, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al<\/p>\n<p>Quand on m\u2019a offert d\u2019\u00e9crire un court essai sur la pr\u00e9carit\u00e9, je venais tout juste de refuser une invitation \u00e0 travailler, sans r\u00e9mun\u00e9ration, comme consultante pour un mus\u00e9e. Avec un pas de recul, j\u2019y ai vu l\u2019occasion d\u2019explorer une question qui me tiraille depuis plusieurs ann\u00e9es, soit le travail gratuit des \u00e9tudiant\u00b7es aux cycles sup\u00e9rieurs en histoire<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Je propose de l\u2019examiner ici \u00e0 la lumi\u00e8re de mes recherches sur le travail invisible des femmes et des luttes pour la r\u00e9mun\u00e9ration du travail \u00e9tudiant.<\/p>\n<p><strong>De <em>Wages for Housework <\/em>aux CUTE<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai connu <em>Wages for Housework<\/em> en 2013, lorsque j\u2019ai lu le manuscrit de l\u2019ouvrage de Louise Toupin <em>Le salaire au travail m\u00e9nager : Chronique d\u2019une lutte f\u00e9ministe internationale (1972-1977)<\/em><a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Pour les militantes de ce mouvement, la revendication d\u2019un salaire \u00e9tait moins une fin en soi que l\u2019occasion d\u2019ouvrir des d\u00e9bats sur l\u2019importance du travail reproductif gratuit, essentiellement r\u00e9alis\u00e9 par les femmes, dans le fonctionnement du capitalisme. Elles y voyaient \u00e9galement la possibilit\u00e9 d\u2019en n\u00e9gocier les conditions et de red\u00e9finir le r\u00f4le des m\u00e9nag\u00e8res, qui passaient de la p\u00e9riph\u00e9rie au centre des luttes. La perspective de salarier le travail m\u00e9nager a marqu\u00e9 mon imaginaire, alors qu\u2019elle me semblait \u00e0 la fois invraisemblable, presque d\u00e9pass\u00e9e, et tellement actuelle. Quand le livre de Louise Toupin a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 \u00e0 l\u2019automne 2014, la question du travail m\u00e9nager \u00e9tait un enjeu pratiquement d\u00e9laiss\u00e9 dans les milieux f\u00e9ministes qu\u00e9b\u00e9cois, \u00e0 la suite de d\u00e9bats tr\u00e8s divisifs o\u00f9 l\u2019option privil\u00e9gi\u00e9e a \u00e9t\u00e9 l\u2019int\u00e9gration massive des femmes au march\u00e9 de l\u2019emploi<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>. L\u2019approche f\u00e9ministe marxiste \u00e0 la base de cette revendication a tout de m\u00eame r\u00e9sonn\u00e9 en moi ; elle permettait de jeter un autre regard sur le capitalisme comme formation sociale et sur la centralit\u00e9 du travail de reproduction.<\/p>\n<p>En consultant les archives de la revue <em>La Vie en rose<\/em> pour mes recherches de ma\u00eetrise<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\"><sup>[4]<\/sup><\/a>, je suis tomb\u00e9e sur un dossier de 1981 qui pr\u00e9sentait le mouvement <em>Wages for Housework <\/em>et ses \u00ab\u00a0d\u00e9clinaisons\u00a0\u00bb, dont <em>Wages for Students<\/em>. Le manifeste du m\u00eame nom, publi\u00e9 en 1975 aux \u00c9tats-Unis dans les premiers balbutiements de l\u2019universit\u00e9 n\u00e9olib\u00e9rale, situait le r\u00f4le de l\u2019\u00e9cole dans la formation de travailleurs et de travailleuses disciplin\u00e9\u00b7es, essentiel\u00b7les au fonctionnement du capitalisme, et abordait de front la gratuit\u00e9 du travail \u00e9tudiant. L\u2019universit\u00e9 n\u2019apparaissait pas comme un lieu d\u2019\u00e9mancipation \u00e0 pr\u00e9server, mais comme partie int\u00e9grante de l\u2019\u00ab usine sociale \u00bb. L\u2019id\u00e9e de revendiquer un salaire pour le travail \u00e9tudiant me semblait tout aussi d\u00e9cal\u00e9e mais attrayante, apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es \u00e0 m\u2019impliquer dans le mouvement \u00e9tudiant qu\u00e9b\u00e9cois. Durant la gr\u00e8ve de 2012, nous avions d\u00e9fendu une vision humaniste \u2013 et id\u00e9alis\u00e9e, je dois dire \u2013 de l\u2019\u00e9ducation sup\u00e9rieure gratuite, accessible et non marchandis\u00e9e. Mais aux marges de cette mobilisation, il y avait les \u00e9tudiantes stagiaires, en tr\u00e8s forte majorit\u00e9 des femmes, exempt\u00e9es et exclues des d\u00e9brayages pour poursuivre leurs stages et compl\u00e9ter leur formation<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\"><sup>[5]<\/sup><\/a>. Le <em>travail<\/em> \u00e9tudiant et tous les liens d\u2019exploitation qui en d\u00e9coulent, notamment entre professeur\u00b7es et \u00e9tudiant\u00b7es, n\u2019\u00e9taient pas \u00e0 l\u2019agenda militant.<\/p>\n<p>L\u2019arriv\u00e9e des Comit\u00e9s unitaires sur le travail \u00e9tudiant (CUTE) en 2016 a provoqu\u00e9 un changement de paradigme dans le mouvement \u00e9tudiant. En renouant avec les analyses f\u00e9ministes du travail de reproduction, les militant\u00b7es revendiquaient un salaire pour le travail \u00e9tudiant, particuli\u00e8rement dans les domaines traditionnellement f\u00e9minins o\u00f9 les stages demeurent non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9s<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\"><sup>[6]<\/sup><\/a>. Les CUTE expliquaient que ce travail gratuit, r\u00e9alis\u00e9 par les stagiaires, visait aussi \u00e0 les former \u00e0 la \u00ab vocation \u00bb : en acceptant de travailler sans salaire, elles auraient l\u2019habitude de ne pas compter leurs heures et \u00e0 accepter de mauvaises conditions une fois sur le march\u00e9 de l\u2019emploi. Le mouvement a rencontr\u00e9 de nombreuses objections, \u00e0 commencer par une partie de la gauche \u00e9tudiante et enseignante qui voyait dans cette demande d\u2019un salaire l\u2019acc\u00e9l\u00e9ration de la marchandisation du savoir et des \u00e9tablissements d\u2019\u00e9ducation. Il faut dire que les f\u00e9ministes des collectifs <em>Wages for Housework<\/em> avaient rencontr\u00e9 la m\u00eame opposition 40 ans auparavant, alors qu\u2019on les accusait de marchandiser l\u2019amour maternel et la sph\u00e8re domestique, soi-disant \u00e9pargn\u00e9s des rapports d\u2019exploitation. Mais comme l\u2019ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les militantes en faveur d\u2019un salaire, le foyer, l\u2019\u00e9cole ou l\u2019universit\u00e9 sont des lieux d\u00e9j\u00e0 travers\u00e9s par les rapports capitalistes et n\u00e9olib\u00e9raux. La non-reconnaissance du travail qui y est effectu\u00e9 ne fait qu\u2019en pr\u00e9cariser les conditions.<\/p>\n<p><strong>Un travail gratuit qui co\u00fbte cher<\/strong><\/p>\n<p>J\u2019ai suivi les mobilisations des CUTE avec un grand int\u00e9r\u00eat militant et intellectuel, m\u00eame si je ne m\u2019y suis pas impliqu\u00e9e directement. Leurs r\u00e9flexions et ma propre position en 2017-2018, alors que je commen\u00e7ais mon doctorat en histoire en vivant beaucoup d\u2019anxi\u00e9t\u00e9 de performance, m\u2019ont pouss\u00e9e \u00e0 me poser les questions suivantes\u00a0: si le travail des stagiaires dans les domaines du <em>care<\/em> occupe une place essentielle dans la reproduction sociale, qu\u2019en est-il de celui r\u00e9alis\u00e9 gratuitement par les \u00e9tudiant\u00b7es aux cycles sup\u00e9rieurs? \u00c0 qui ce travail profite-t-il, quelles sont les pressions pour l\u2019exercer et dans quelles conditions est-il ex\u00e9cut\u00e9? Je ne suppose pas que les luttes des CUTE auraient d\u00fb y accorder une place centrale \u2013 ce travail n\u2019est pas \u00ab\u00a0reproductif\u00a0\u00bb au m\u00eame titre \u2013, mais il y a l\u00e0 un impens\u00e9 dans les milieux universitaires qu\u00e9b\u00e9cois et canadiens<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. Sans doute en raison de mes affinit\u00e9s avec les mouvements <em>wages for<\/em>, je m\u2019\u00e9tonne que les activit\u00e9s des \u00e9tudiant\u00b7es aux cycles sup\u00e9rieurs soient si peu analys\u00e9es sp\u00e9cifiquement comme travail gratuit.<\/p>\n<p>Compl\u00e9ter une ma\u00eetrise ou un doctorat en histoire, rappelons-le, est un projet colossal qui accapare plusieurs ann\u00e9es de la vie d\u2019un\u00b7e \u00e9tudiant\u00b7e, souvent au prix de nombreux sacrifices psychologiques, sociaux, familiaux et financiers. Non seulement ce travail n\u2019est pas r\u00e9mun\u00e9r\u00e9, mais il faut payer de plus en plus cher pour le r\u00e9aliser, alors que les frais de scolarit\u00e9 augmentent d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e. Pas le choix, donc, de s\u2019endetter, d\u2019occuper un emploi \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ou de d\u00e9pendre financi\u00e8rement d\u2019une autre personne. Une minorit\u00e9 d\u2019\u00e9tudiant\u00b7es (dont je fais partie<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>) peut \u00e9chapper \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 pendant un certain temps gr\u00e2ce \u00e0 des bourses. Toutefois, les organismes subventionnaires en ont tr\u00e8s peu \u2013 voire pas du tout \u2013 bonifi\u00e9 les montants au rythme de l\u2019inflation. C\u2019est le cas du CRSH, dont les bourses n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 index\u00e9es depuis 20 ans<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\"><sup>[9]<\/sup><\/a>. Pour acc\u00e9der \u00e0 cette r\u00e9mun\u00e9ration, m\u00eame insuffisante, les boursiers et boursi\u00e8res doivent faire preuve d\u2019excellence (maintenir une bonne moyenne cumulative, avoir publi\u00e9 des articles et offert des communications) et, id\u00e9alement, d\u2019engagement social ou b\u00e9n\u00e9vole. Pour esp\u00e9rer \u00eatre r\u00e9mun\u00e9r\u00e9\u00b7e, il faut donc exceller et multiplier le travail gratuit, et ensuite passer de nombreuses heures \u00e0 compl\u00e9ter des demandes de bourses ayant toutes des exigences, interfaces et formulaires diff\u00e9rents. Ces bourses, dont le nombre est largement insuffisant, ont aussi pour effet d\u2019accentuer la comp\u00e9tition et de creuser les in\u00e9galit\u00e9s entre \u00e9tudiant\u00b7es. Elles r\u00e9compensent celles et ceux qui performent selon des standards toujours plus \u00e9lev\u00e9s et qui b\u00e9n\u00e9ficient bien souvent de divers privil\u00e8ges\u00a0: provenir d\u2019une classe ais\u00e9e, b\u00e9n\u00e9ficier du support financier de ses parents, ne pas conna\u00eetre de difficult\u00e9s d\u2019apprentissage ou d\u2019enjeux de sant\u00e9 mentale, ne pas avoir d\u2019enfants ou de proches \u00e0 charge, ne pas subir de discriminations racistes, capacitistes ou sexistes, etc.<\/p>\n<p>Tout au long de leur parcours, les \u00e9tudiant\u00b7es sont aussi encourag\u00e9\u00b7es \u00e0 s\u2019impliquer b\u00e9n\u00e9volement au sein de revues, de mus\u00e9es, de soci\u00e9t\u00e9s savantes ou de divers organismes pour \u00e9ventuellement d\u00e9crocher un emploi. Plusieurs coll\u00e8gues ont ainsi pu \u00eatre embauch\u00e9\u00b7es dans une maison d\u2019\u00e9dition, dans un mus\u00e9e ou m\u00eame \u00e0 l\u2019universit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 leurs exp\u00e9riences b\u00e9n\u00e9voles, qui ajoutaient un c\u00f4t\u00e9 \u00ab pratique \u00bb \u00e0 leur formation en histoire. Concr\u00e8tement, personne ne nous force \u00e0 le faire et plusieurs s\u2019y engagent avec un r\u00e9el d\u00e9sir de contribuer \u00e0 une communaut\u00e9 scientifique, disciplinaire ou intellectuelle. Mais les \u00e9tudiant\u00b7es subissent, d\u00e8s la fin du baccalaur\u00e9at et le d\u00e9but de la ma\u00eetrise, une pression implicite \u00e0 avoir un curriculum vitae toujours mieux garni et multiplient les exp\u00e9riences pour ajouter une \u00ab ligne sur le CV \u00bb dans l\u2019espoir de se d\u00e9marquer, de gagner une bourse ou d\u2019obtenir un contrat. Et d\u2019une cohorte \u00e0 l\u2019autre, cette pression est int\u00e9rioris\u00e9e de plus en plus t\u00f4t dans le parcours universitaire.<\/p>\n<p>Dans <em>Travail gratuit : la nouvelle exploitation<\/em>, la sociologue Maud Simonet puise \u00e0 son tour dans la pens\u00e9e f\u00e9ministe sur le travail m\u00e9nager pour observer d\u2019autres formes d\u2019activit\u00e9s non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es, dont celles des b\u00e9n\u00e9voles, des allocataires de l\u2019aide sociale et des r\u00e9dacteurs et r\u00e9dactrices web. Ces activit\u00e9s ont toutes en commun le d\u00e9ni de travail au nom de <em>valeurs<\/em> : l\u2019engagement, la citoyennet\u00e9 ou la passion. Et le travail gratuit, explique-t-elle, op\u00e8re \u00e0 la fois comme <em>preuve<\/em> \u2013 que nous sommes un\u00b7e bon\u00b7ne citoyen\u00b7ne, par exemple \u2013 et comme <em>promesse<\/em> \u2013 le travail gratuit d\u2019aujourd\u2019hui permettra d\u2019acc\u00e9der \u00e0 un emploi pr\u00e9caire \u00ab dans le domaine \u00bb, puis \u00e0 un poste convoit\u00e9 dans quelques ann\u00e9es. Ainsi conceptualis\u00e9, le travail gratuit est un outil essentiel pour r\u00e9fl\u00e9chir les exp\u00e9riences des \u00e9tudiant\u00b7es aux cycles sup\u00e9rieurs. Sous couvert de la passion pour notre sujet de recherche ou de la curiosit\u00e9 intellectuelle, notre travail est trop peu reconnu comme tel. La g\u00e9ographe Caitlin Henry avance que les \u00e9tudiant\u00b7es, que ce soit par leurs activit\u00e9s b\u00e9n\u00e9voles ou leurs contrats d\u2019auxiliaires, r\u00e9alisent le <em>academic housework<\/em> dans l\u2019universit\u00e9 : un travail d\u00e9valoris\u00e9 qui est naturalis\u00e9 comme non-travail en raison des \u00ab opportunit\u00e9s d\u2019apprentissage \u00bb<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\"><sup>[10]<\/sup><\/a>. Tout en r\u00e9alisant une ma\u00eetrise ou un doctorat, avec les exigences \u00e9lev\u00e9es que cela implique, nous devons faire nos <em>preuves<\/em> comme bon\u00b7nes \u00e9tudiant\u00b7es, bon\u00b7nes chercheur\u00b7ses ou bon\u00b7nes historien\u00b7nes en cumulant les exp\u00e9riences non r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es qui r\u00e9aliseront peut-\u00eatre la <em>promesse<\/em> d\u2019un emploi souhait\u00e9. Ce travail gratuit remplit toutefois de moins en moins ses promesses, \u00e0 mesure que les embauches dans les d\u00e9partements d\u2019histoire ralentissent et que les offres de charges de cours diminuent d\u2019une session \u00e0 l\u2019autre. Quant aux d\u00e9bouch\u00e9s professionnels hors de l\u2019universit\u00e9, ils sont trop souvent envisag\u00e9s comme un \u00ab plan B \u00bb et notre formation aux cycles sup\u00e9rieurs nous y pr\u00e9pare peu, \u00e9tant encore orient\u00e9e sur le mod\u00e8le de la carri\u00e8re professorale.<\/p>\n<p><strong>Reconna\u00eetre le travail \u00e9tudiant et lutter contre sa gratuit\u00e9<\/strong><\/p>\n<p>Certain\u00b7es pourraient r\u00e9pliquer que ce travail gratuit rel\u00e8ve d\u2019un choix individuel : les \u00e9tudiant\u00b7es choisissent de s\u2019engager dans des \u00e9tudes aux cycles sup\u00e9rieurs, pour le meilleur et pour le pire, et n\u2019auraient qu\u2019\u00e0 quitter, comme bien d\u2019autres avant eux et elles, si ce choix ne leur convient plus. Mais dans un contexte de baisse marqu\u00e9e des inscriptions dans les programmes d\u2019histoire, peut-on se permettre de raisonner ainsi? Il faut tout d\u2019abord reconna\u00eetre l\u2019importance du travail gratuit des \u00e9tudiant\u00b7es aux cycles sup\u00e9rieurs dans le d\u00e9veloppement de notre discipline et la reproduction des communaut\u00e9s intellectuelles et universitaires. Est-ce qu\u2019autant de colloques ou de congr\u00e8s pourraient avoir lieu sans les communications des \u00e9tudiant\u00b7es et leur travail d\u2019organisation? Est-ce qu\u2019autant de num\u00e9ros de revue seraient publi\u00e9s sans leurs articles ou leur implication dans la direction de dossiers? Est-ce que les professeur\u00b7es pourraient maintenir le m\u00eame rythme de publication sans s\u2019appuyer sur le travail de recherche men\u00e9 par leurs \u00e9tudiant\u00b7es? Et pourrait-on se priver de tous les ouvrages marquants issus de th\u00e8ses de doctorat? Je vous laisse imaginer comment se porterait notre discipline si les \u00e9tudiant\u00b7es faisaient la gr\u00e8ve du travail gratuit, ne serait-ce que quelques mois.<\/p>\n<p>En plus de leur contribution scientifique, les \u00e9tudiant\u00b7es r\u00e9alisent un travail auto-reproducteur<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\"><sup>[11]<\/sup><\/a> essentiel pour maintenir leur place dans l\u2019universit\u00e9. Sans les initiatives d\u2019entraide entre nous \u2013 cuisine collective, aide alimentaire, ateliers sur la sant\u00e9 mentale, travail \u00e9motionnel, s\u00e9ances de r\u00e9daction en groupe, r\u00e9vision de demandes de bourses ou d\u2019articles pour des coll\u00e8gues \u2013, combien tiendraient le coup? Pour les personnes vivant divers obstacles et oppressions li\u00e9s \u00e0 la sant\u00e9 mentale, aux responsabilit\u00e9s familiales, aux violences sexuelles, \u00e0 la pauvret\u00e9, au racisme, au colonialisme ou au handicap, la n\u00e9cessit\u00e9 de transformer l\u2019universit\u00e9 et de rendre les \u00e9tudes plus accessibles ajoute une autre charge : il faut se mobiliser, travailler sur des politiques institutionnelles et mettre en place des services<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\"><sup>[12]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p>La diminution importante des inscriptions dans plusieurs programmes d\u2019histoire \u00e0 travers le pays pousse les d\u00e9partements \u00e0 revoir le cursus, l\u2019offre de cours et l\u2019arrimage de la formation avec les d\u00e9bouch\u00e9s professionnels. Ces r\u00e9flexions tiennent toutefois peu compte des conditions mat\u00e9rielles des \u00e9tudiant\u00b7es qui s\u2019engagent (ou pas) dans des \u00e9tudes en histoire. Leurs conditions d\u2019existence sont de plus en plus pr\u00e9caires \u00e0 mesure que le co\u00fbt de la vie grimpe, que plusieurs villes sont frapp\u00e9es par la crise du logement et que les prix des produits de base augmentent. Les montants des bourses et les salaires, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, stagnent ou sont insuffisants. Les \u00e9tudes aux cycles sup\u00e9rieurs, particuli\u00e8rement pour qui souhaite poursuivre dans le milieu universitaire, exigent de plus en plus de travail gratuit avec des possibilit\u00e9s d\u2019emploi floues. Dans ce contexte, faut-il s\u2019\u00e9tonner que certaines personnes renoncent \u00e0 consacrer plusieurs ann\u00e9es \u00e0 la r\u00e9alisation d\u2019une ma\u00eetrise ou d\u2019un doctorat? Si quelques professeur\u00b7es sont sensibles \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9, d\u2019autres entretiennent une vision romantis\u00e9e de l\u2019\u00e9tudiant\u00b7e libre de toute responsabilit\u00e9 \u00e9conomique, professionnelle ou familiale, qui aurait tout son temps \u00e0 consacrer \u00e0 la recherche, et s\u2019\u00e9tonnent de la d\u00e9tresse psychologique ou du stress financier que ressentent certain\u00b7es. Un travail de sensibilisation et de conscientisation s\u2019impose.<\/p>\n<p>En plus de reconna\u00eetre l\u2019importance de la contribution des \u00e9tudiant\u00b7es et leurs conditions mat\u00e9rielles, il faut mettre fin, autant que possible, \u00e0 la gratuit\u00e9 et \u00e0 la pr\u00e9carit\u00e9 de leur travail. C\u2019est ici que je m\u2019adresse aux professeur\u00b7es. Si vous disposez de fonds de recherche, mettez \u00e0 profit ces ressources pour soutenir les \u00e9tudiant\u00b7es, que ce soit en leur offrant des bourses ou une r\u00e9mun\u00e9ration pour des contrats qui leur serviront \u00e9galement, comme la r\u00e9daction d\u2019articles en leur nom. Consid\u00e9rez aussi celles et ceux qui n\u2019excellent pas selon les standards habituels, mais dont les besoins financiers sont tout aussi importants. Payez g\u00e9n\u00e9reusement les \u00e9tudiant\u00b7es qui offrent des conf\u00e9rences dans vos cours ou vos centres de recherche. Utilisez votre statut pour r\u00e9clamer une bonification, en montants et en nombre, des bourses d\u2019\u00e9tudes aupr\u00e8s des organismes subventionnaires et de votre universit\u00e9. Impliquez-vous pour mettre en place des transformations qui rendront les \u00e9tudes sup\u00e9rieures plus accessibles pour les communaut\u00e9s marginalis\u00e9es, y compris \u00e0 travers des politiques institutionnelles et le financement universel des \u00e9tudes. Interpellez votre syndicat pour qu\u2019il prenne position en faveur des \u00e9tudiant\u00b7es, des auxiliaires et des charg\u00e9\u00b7es de cours, et <a href=\"https:\/\/activehistory.ca\/2020\/02\/precarious-historical-instructors-manifesto\/\">appuyez les luttes des travailleuses et travailleurs pr\u00e9caires de l\u2019universit\u00e9<\/a>.<\/p>\n<p>Les mouvements <em>Wages for Housework <\/em>et <em>Wages for Students<\/em> n\u2019ont jamais con\u00e7u l\u2019argent ou le salaire comme une solution suffisante pour r\u00e9gler les rapports d\u2019exploitation inh\u00e9rents au travail gratuit. Ils ont toutefois permis d\u2019ouvrir des discussions \u2013 parfois difficiles \u2013 sur la valeur qu\u2019on lui attribue ou qu\u2019on refuse de lui accorder, aux d\u00e9pens de qui et au profit de quoi il s\u2019exerce, et d\u2019envisager des moyens pour en revoir l\u2019organisation. Les mouvements <em>wages for<\/em> ont aussi fait du travail gratuit et reproductif un point de d\u00e9part, et non une annexe, des mobilisations. Exiger une r\u00e9mun\u00e9ration pour ce travail est une \u00e9tape cruciale pour combattre la pr\u00e9carit\u00e9 et l\u2019\u00e9puisement dans nos universit\u00e9s. Je reviens ici \u00e0 l\u2019analyse des CUTE\u00a0: le travail gratuit et sans limite des \u00e9tudiant\u00b7es, r\u00e9compens\u00e9 et valoris\u00e9 dans le milieu universitaire, les conditionne \u00e0 accepter ces m\u00eames conditions une fois sur le march\u00e9 de l\u2019emploi. Leur \u00e9puisement d\u2019aujourd\u2019hui est celui des charg\u00e9\u00b7es de cours ou des professeur\u00b7es de demain. Dans cette perspective, le travail gratuit doit cesser d\u2019\u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme le probl\u00e8me des \u00e9tudiant\u00b7es ou un passage oblig\u00e9 dans leur parcours. Il doit \u00eatre saisi comme enjeu politique essentiel pour envisager l\u2019avenir de notre discipline, de nos d\u00e9partements et de nos communaut\u00e9s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Bien que mon texte concerne les \u00e9tudiant\u00b7es de deuxi\u00e8me et de troisi\u00e8me cycles, je tiens tout de m\u00eame \u00e0 reconna\u00eetre que les \u00e9tudiant\u00b7es au premier cycle r\u00e9alisent aussi un travail gratuit qui m\u00e9riterait d\u2019\u00eatre analys\u00e9 dans sa sp\u00e9cificit\u00e9.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Louise Toupin, <em>Le salaire au travail m\u00e9nager : Chronique d\u2019une lutte f\u00e9ministe internationale (1972-1977)<\/em>, Montr\u00e9al, \u00c9ditions du remue-m\u00e9nage, 2014, 452 p.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> Il faut mentionner que ce d\u00e9bat ne s\u2019est pas pr\u00e9sent\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re pour bon nombre de femmes racis\u00e9es qui, par n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9conomique, ont toujours d\u00fb occuper un emploi salari\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la maison.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\"><sup>[4]<\/sup><\/a> Mon m\u00e9moire portait sur les d\u00e9bats des f\u00e9ministes qu\u00e9b\u00e9coises entourant la reconnaissance du travail m\u00e9nager dans les ann\u00e9es 1970 et 1980. Voir : Camille Robert, <em>Toutes les femmes sont d\u2019abord m\u00e9nag\u00e8res. Histoire d\u2019un combat f\u00e9ministe pour la reconnaissance du travail m\u00e9nager<\/em>, Montr\u00e9al, \u00c9ditions Somme toute, 2017, 178 p.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\"><sup>[5]<\/sup><\/a> \u00c0 la facult\u00e9 des sciences humaines de l\u2019UQAM, cette pratique \u00e9tait \u00e0 ce point g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e que nos propositions de gr\u00e8ve en assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale incluaient toujours une longue liste de cours-stages exempt\u00e9s des lev\u00e9es de cours. Ainsi, les \u00e9tudiant\u00b7es en sociologie, en histoire ou en g\u00e9ographie faisaient la gr\u00e8ve pendant que les stagiaires en travail social, en psychologie ou en sexologie devaient poursuivre leurs activit\u00e9s.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\"><sup>[6]<\/sup><\/a> Au sujet de ce mouvement, voir : Collectif, <em>Gr\u00e8ve des stages, gr\u00e8ve des femmes. Anthologie d\u2019une lutte f\u00e9ministe pour un salaire \u00e9tudiant (2016-2019)<\/em>, Montr\u00e9al, \u00c9ditions du remue-m\u00e9nage, 2021, 395 p.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Sur le contexte europ\u00e9en, voir\u00a0: L\u00e9a Alexandre, \u00ab\u00a0Vers l\u2019autonomie des \u00e9tudiant\u2219es ? Le salaire \u00e9tudiant comme outil de lutte contre la pr\u00e9carit\u00e9 : comparaisons europ\u00e9ennes\u00a0\u00bb, <em>Academia<\/em>, 2020. [En ligne.] https:\/\/academia.hypotheses.org\/22973<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Apr\u00e8s avoir compl\u00e9t\u00e9 ma ma\u00eetrise sans bourses d\u2019organismes subventionnaires, j\u2019ai obtenu, au doctorat, une bourse du Fonds de recherche du Qu\u00e9bec &#8211; Soci\u00e9t\u00e9 et Culture (FRQSC) puis la bourse d\u2019\u00e9tudes sup\u00e9rieures du Canada Vanier. Ce financement m\u2019a accord\u00e9 de nombreux privil\u00e8ges et m\u2019a ouvert plusieurs portes qui sont toujours ferm\u00e9es pour mes coll\u00e8gues. Malgr\u00e9 tout ce que cette bourse m\u2019a apport\u00e9, je demeure critique du syst\u00e8me d\u2019excellence dans lequel elle s\u2019inscrit et des rapports de pouvoir qu\u2019elle renforce. Toutes les \u00e9tudiantes et tous les \u00e9tudiants, peu importe leur moyenne cumulative ou leurs r\u00e9alisations, devraient avoir acc\u00e8s \u00e0 une s\u00e9curit\u00e9 financi\u00e8re.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\"><sup>[9]<\/sup><\/a> L\u00e9a Carrier, \u00ab \u00c9tudes sup\u00e9rieures, revenus inf\u00e9rieurs \u00bb, <em>La Presse<\/em>, 24 mai 2022. [En ligne.] https:\/\/www.lapresse.ca\/actualites\/education\/2022-05-24\/bourses-d-etudes-superieures\/etudes-superieures-revenus-inferieurs.php<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\"><sup>[10]<\/sup><\/a> Caitlin Henry, \u00ab Three reflections on Revolution at Point Zero for (re)producing an alternative academy \u00bb, <em>Gender, Place &amp; Culture<\/em>, vol. 25, no. 9, p. 7<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\"><sup>[11]<\/sup><\/a> Ce terme d\u00e9velopp\u00e9 par Silvia Federici, que j\u2019utilise ici librement, d\u00e9signe le travail n\u00e9cessaire afin que les membres d\u2019une communaut\u00e9 ou d\u2019un mouvement puissent r\u00e9pondre \u00e0 leurs propres besoins affectifs, \u00e9motionnels et physiques, notamment.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\"><sup>[12]<\/sup><\/a> Je remercie G\u00e9raldine Garceau-Pellerin, avec qui je travaille pour l\u2019\u00e9laboration d\u2019une politique relative aux parents \u00e9tudiants \u00e0 l\u2019UQAM, de m\u2019avoir rappel\u00e9 cet aspect essentiel.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Camille Robert Doctorante et charg\u00e9e de cours en histoire, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al Quand on m\u2019a offert d\u2019\u00e9crire un court essai sur la pr\u00e9carit\u00e9, je venais tout juste de refuser une invitation \u00e0 travailler, sans r\u00e9mun\u00e9ration, comme consultante pour un mus\u00e9e. 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