Enseigner l'histoire de la santé au Canada à l'aide de photographies et de sources primaires

Publié le le 14 septembre 2021

Lydia Wytenbroek

Le cours dans son contexte

En tant qu'infirmière et historienne de la santé (avec trois diplômes en histoire), mes recherches et mon enseignement m'amènent dans de nombreux espaces et salles de classe interdisciplinaires ! Il y a cinq ans, j'ai conçu un cours en ligne de grande envergure sur l'histoire sociale des soins de santé au Canada, offert simultanément par les départements des sciences de la santé et d'histoire. La plupart des étudiants du cours avaient l'intention de faire carrière dans les professions de la santé et étaient inscrits dans des programmes de santé publique, de récréation thérapeutique, de conseil en toxicomanie, de soins infirmiers et de sciences de la santé. Pour de nombreux étudiants, il s'agissait de leur premier et unique cours d'histoire de premier cycle. Ils ont commencé le cours avec une connaissance limitée de la méthodologie historique, et souvent avec peu d'intérêt pour l'histoire (les évaluations des étudiants comprenaient des commentaires tels que : « Je pensais que ce cours serait celui que j'apprécierais le moins, mais il s'est avéré être mon préféré ! »). J'ai vu dans ce cours l'occasion de piquer l'intérêt des étudiants pour l'histoire, de leur montrer la valeur de l'histoire comme outil de réflexion critique, et de leur apprendre que toutes les connaissances, outils et pratiques scientifiques et médicales sont façonnés par des contextes sociaux, historiques, économiques et politiques. Dans ce billet de blogue, je décris comment j'ai intégré des photographies et des sources primaires dans mon cours afin d'engager les étudiants, pour la plupart non historiens, de façon créative dans un dialogue historique.

Préparer le terrain

Pour commencer, j'ai fourni un cadre pour que les étudiants puissent scruter les images. Ils ont appris à réfléchir à la manière dont le pouvoir façonne la production de connaissances et à se demander qui créé et produit des images particulières et dans quel but. Mon cours se composait de douze modules. Les étudiants ont fait les lectures préalables demandées, qui comprenaient des sources secondaires et une variété de sources primaires en ligne, avant de s'engager dans une discussion avec leurs pairs. Ils devaient également répondre à quatre questionnaires parmi les douze modules (ils pouvaient choisir les quatre qu'ils voulaient). Dans ces quiz, les élèves devaient analyser la source primaire qui leur avait été assignée. Pour notre unité sur les prestataires de soins et la prestation de soins jusqu'à la fin du XIXe siècle, les étudiants ont lu le chapitre de Brigitte Violette sur les infirmières catholiques au Québec et le chapitre de Kristin Burnett sur le travail de guérison des femmes autochtones dans les communautés autochtones et les sociétés coloniales.  Je voulais que ceux-ci réfléchissent à la façon dont la catégorie « infirmière » a évolué au fil du temps et aux personnes exclues de ces définitions. Le chapitre de Violette comprend de nombreuses images. Pour le quiz, j'ai donc demandé aux étudiants de choisir une photographie du chapitre et de répondre aux questions suivantes : Pourquoi Violette a-t-elle choisi d'inclure cette image dans le chapitre ? Quel est le rapport avec l'argument général de Violette dans le chapitre ? Un étudiant, par exemple, a choisi l'image d'un mortier et d'un pilon, et a expliqué qu'elle représentait l'expertise pharmacologique des infirmières militaires et leur rôle prépondérant dans la création et l'administration des hôpitaux. Grâce aux questionnaires et aux discussions, j'ai demandé aux étudiants de réfléchir de manière critique au contexte des photos. Il n'est pas surprenant que les analyses des étudiants soient devenues plus sophistiquées à mesure que le semestre avançait.

Apprendre à analyser, apprendre à argumenter : l'analyse des photographies

Dans notre système de gestion de l'apprentissage en ligne, j'ai associé chaque module à une photographie de Bibliothèque et Archives Canada (voir figure 1). Pour le travail principal du cours, j'ai demandé aux étudiants de choisir l'une des douze photographies et de rédiger un document analytique indiquant si cette photographie particulière représentait ou non les lectures et les thèmes assignés pour cette unité. Les étudiants pouvaient présenter un argument pour défendre leur position, mais ils devaient utiliser des preuves spécifiques tirées des lectures assignées pour appuyer leur analyse.

Image 1 - 14 September

Les photographies sont un outil formidable pour perturber et remettre en question les récits établis. Une grande partie du contenu que j'ai abordé dans mon cours était nouveau pour les étudiants. Les étudiants en soins infirmiers, par exemple, ne savaient pas qu'il existait une barrière de couleur qui de facto empêchait les étudiants de couleur d'entrer en soins infirmiers avant les années 1940. Dans notre unité sur l'histoire des soins infirmiers, les étudiants ont lu le chapitre de Kathryn McPherson sur la culture des soins infirmiers en tant que profession « respectable » pour les femmes blanches non mariées.  Ils ont également lu l'article de Karen Flynn sur les expériences des étudiants noirs en soins infirmiers au milieu du XXe siècle et sur le racisme auquel ils se sont heurtés lorsqu'ils ont cherché à entrer dans cette profession.  Ils ont également exploré des sources primaires sur le site Web du projet de numérisation de l'histoire des soins infirmiers en Nouvelle-Écosse, notamment un enregistrement de Donna Smith, la première infirmière praticienne noire en Nouvelle-Écosse, qui parle de ses efforts répétés pour entrer dans une école d'infirmières.

De nombreux étudiants en soins infirmiers ont choisi d'écrire leur analyse de photographies sur celle qui montre une classe d'infirmières à l'école de soins infirmiers de l'hôpital général de Winnipeg. La photographie est celle d’un groupe d'étudiantes infirmières blanches assises à une table, tandis qu'une étudiante infirmière noire est debout derrière elles, à l'écart, au fond de la salle. Certains étudiants ont soutenu que la photographie représentait la façon dont le racisme avait façonné la profession d'infirmière. D'autres ont affirmer que la photographie démontrait la force et la résilience des infirmières noires qui se sont intégrées dans une profession dominée par les Blancs. Ce travail a offert aux étudiants une certaine souplesse et leur a permis d'apprendre à élaborer un argument et à le défendre à l'aide de preuves.

 Image 2a - 14 September
Bibliothèque et Archives Canada/ Ministère de la Citoyenneté et de l'Immigration, Division de l'information/1972-047 NPC  Six étudiantes en soins infirmiers étudiant dans la bibliothèque de l'école de soins infirmiers de l'hôpital général de Winnipeg [1930-1960]. https://www.bac-lac.gc.ca/fra/recherchecollection/Pages/notice.aspx?app=FonAndCol&IdNumber=4365895

Observations

Au cours des dernières années, j'ai pu observer certaines des différences entre la recherche historique et la recherche scientifique. On enseigne aux étudiants en sciences de la santé qu'ils ne doivent consulter que les recherches publiées au cours des cinq dernières années. Ils sont moins familiers avec l'utilisation des monographies comme source secondaire et recherchent souvent des articles de journaux dans les bases de données relatives à la santé. J'ai eu le plaisir de leur faire découvrir JSTOR ! Certains étudiants sont entrés dans la classe avec l'idée que la science est (et devrait être) objective. Mon cours a été conçu pour les faire réfléchir à la manière dont le pouvoir et le contexte façonnent la science et les soins de santé. J'ai remarqué que les étudiants avaient du mal à comprendre la race en tant que construction sociale. J'ai demandé aux étudiants de regarder la conférence TED de Dorothy Robert : The Problem with Race-Based Medicine (C'est incroyable !). Enfin, j'ai constaté que les étudiants en sciences de la santé ont souvent du mal à articuler un argument soutenu par des preuves. Le cours a été conçu de façon à ce que les étudiants pratiquent cette compétence lors de discussions hebdomadaires. L'une des questions de discussion préférées des étudiants était la suivante : Tommy Douglas doit-il être considéré comme le « père de l’assurance-maladie » ou non ?La valeur de l'histoire

L'histoire offre aux étudiants en sciences de la santé une occasion précieuse de faire une analyse critique et de remettre en question les hypothèses et les récits qui sous-tendent les preuves scientifiques et la pratique clinique. Il est extrêmement gratifiant d'amener les étudiants à réfléchir au passé d'un point de vue critique et de leur permettre de discuter et de mieux comprendre leur propre pratique en tant que construction sociale et historique. Le processus d'étude historique proprement dit permet également aux étudiants d'acquérir des compétences clés en matière d'évaluation et de communication, utiles à la pratique clinique, car elle nécessite une synthèse, une analyse, une argumentation concise et une communication précise.

[1] Brigitte Violette, “Healing the Body and Saving the Soul: Nursing Sisters and the First Catholic Hospitals in Quebec (1639-1880),” in On All Frontiers: Four Centuries of Canadian Nursing , ed. Christina Bates, Nicole Rousseau, Dianne Dodd (Ottawa: University of Ottawa Press, 2005), 57-71; Kristin Burnett, “The Healing Work of Aboriginal Women in Indigenous and Newcomer Communities,” in Place and Practice in Canadian Nursing, ed. Jayne Elliott, Meryn Stuart and Cynthia Toman (Vancouver: UBC Press, 2009), 40-52.
[2] Kathryn McPherson, “‘The Case of the Kissing Nurse’: Femininity, Sexuality, and Canadian Nursing, 1900-1970,” in Gendered Pasts: Historical Essays in Femininity and Masculinity, ed. Kathryn McPherson, Cecilia Morgan, Nancy Forestell (Toronto: University of Toronto Press, 2003), 179-198.
[3] Karen Flynn, “Beyond the Glass Wall: Black Canadian Nurses, 1940-1970.” Nursing History Review 17 (1996): 129-152. 

Author 14 September




Lydia Wytenbroek
est professeure adjointe en sciences infirmières à l'Université de la Colombie-Britannique, où elle codirige le Consortium for Nursing History Inquiry. Elle a obtenu son doctorat en histoire à l'Université York en 2018, et rédige présentement une monographie sur l'impérialisme et l'inter(nationalisme) infirmier américain en Iran. Twitter : @LydiaWytenbroek.

 

 

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