Le corps étudiant est-il plus distrait en classe? La réponse semble être oui, même si la raison exacte fait débat. De plus en plus, la distraction est liée à la technologie et aux réseaux sociaux. En ce sens, la distraction est le résultat d’un multitâche raté lié à l’attrait d’une interaction en temps réel avec des ami.e.s ou les flux des réseaux sociaux. Au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse et dans d’autres provinces, les écoles publiques ont pris la décision inhabituelle d’interdire les téléphones intelligents en classe. Selon les enseignant.e.s, les premiers résultats anecdotiques montrent que l’attention et l’apprentissage des étudiant.e.s se sont améliorés. Certain.e.s enseignant.e.s du postsecondaire s’orientent dans la même direction ou, comme la plupart de mes collègues, ont mis en place des politiques claires concernant l’utilisation des appareils.
Il se pourrait que la situation soit plus complexe que ne le laissent entendre les discussions actuelles. Dans Distracted, l’éducateur étatsunien James Lang suggère que les appareils électroniques et les réseaux sociaux ont probablement aggravé la distraction en classe, mais qu’ils n’en sont pas la cause. Il estime plutôt que les étudiant.e.s ont toujours été distrait.e.s d’une manière ou d’une autre et que les raisons de cette distraction sont probablement davantage liées à l’état de la psyché humaine qu’aux nouveaux modes de communication. Je ne suis pas sûr qu’il ait raison, même si je suis moi aussi sceptique quant à ce qui me semble être une critique simpliste – et dictée par le bon sens – des réseaux sociaux. Ce qui n’est pas en cause, ce sont les effets de la distraction. Je vais m’appuyer sur certaines des données résumées par Lang pour illustrer ce point.
La distraction a un effet négatif sur les notes, et ce, de manière notable. Il s’avère que prêter attention en classe favorise réellement l’apprentissage. La différence entre les étudiant.e.s distrait.e.s et ceux et celles qui sont concentré.e.s est flagrante ; des études sur l’enseignement et l’apprentissage suggèrent que la distraction peut faire baisser les notes (selon les étudiant.e.s) de près de vingt points. Pour certaines études, voir ici et ici. De plus, être distrait.e n’est pas un crime sans victime. Les étudiant.e.s distrait.e.s distraient également ceux et celles qui sont assis.es à côté d’eux. Regarder des vidéos, consulter des sites web ou jouer à un jeu attire l’attention des autres. Cet effet est également mesurable. Il n’est pas aussi grave que celui d’un.e étudiant.e qui joue à un jeu ou envoie un texto à un.e ami.e, mais il peut représenter jusqu’à la moitié d’une note. En d’autres termes, être assis à côté d’un.e étudiant.e qui utilise les réseaux sociaux en classe peut faire passer la note d’un.e autre étudiant.e de A- à B+, par exemple. Il s’agit évidemment d’une baisse importante qui a des implications pour les bourses d’études ou les candidatures à l’enseignement supérieur ou à des formations professionnelles.
En tant qu’enseignant.e.s, que devons-nous faire à ce sujet? C’est une question importante, mais celle qui est peut-être encore plus importante est la suivante : pourquoi les étudiant.e.s sont-ils distrait.e.s? Pour répondre à la première question, il semble nécessaire de répondre à la seconde. Si nous rejetons à la fois les arguments liés à la psyché humaine et ceux liés au déterminisme technologique des réseaux sociaux, que nous reste-t-il? Il me faudrait plus d’espace que ce blog ne m’en accorde pour aborder ce point, mais je pense que l’histoire, en tant que discipline, est bien placée pour apporter une contribution différente à cette discussion. J’ai commencé par demander à mes étudiant.e.s s’ils et elles étaient distrait.e.s et, si oui, pourquoi. Mon approche était loin d’être une étude scientifique, mais j’ai trouvé les résultats révélateurs. J’ai posé les questions ci-dessus à des classes de première et de troisième année du premier cycle et j’ai obtenu des réponses très différentes. Tous.te.s les étudiant.e.s ont reconnu être distrait.e.s. Presque tous.te.s les étudiant.e.s de première année considéraient la technologie comme la source du problème. Ce n’était pas le cas des étudiant.e.s de troisième année. Quelques-un.e.s ont critiqué les réseaux sociaux, mais la plupart ont évoqué toute une série d’autres problèmes et ont orienté la conversation dans une direction que je n’avais pas anticipée. Pour eux, la distraction ne concernait pas seulement les cours (même si cela faisait partie de leurs préoccupations), mais aussi les moments en dehors des cours, lorsqu’ils et elles étaient à la bibliothèque, étudiaient ou lisaient avant les cours. Ce qui les distrayait, c’était le monde et les angoisses qui y étaient associées. Ils et elles étaient distrait.e.s par leurs inquiétudes concernant l’obtention de leur diplôme, le maintien de bonnes notes pour conserver leurs bourses, l’actualité ou une prolongation dont ils et elles avaient besoin sans oser la demander, entre autres choses.
Quand j’ai rassemblé toutes ces informations, ce qui m’a frappé, c’est que ces réponses n’étaient pas isolées. Les deux groupes d’étudiant.e.s ont volontiers participé aux discussions en classe sur le sujet, mais les étudiant.e.s de première année, peut-être parce qu’ils et elles étaient en première année, se sont cantonné.e.s aux questions que je leur avais posées. Les étudiant.e.s de troisième année, peut-être parce qu’ils et elles avaient plus d’expérience scolaire et étaient un peu plus âgé.e.s, sont allés au-delà. Ils et elles ont reformulé la question immédiate pour l’élargir aux processus plus généraux de préparation des cours et d’apprentissage.
Un autre point intéressant de la discussion était qu’aucun.e des deux groupes n’avait de réponse définitive lorsqu’on leur a demandé comment ils et elles allaient ou devraient aborder la question de la distraction. Les étudiant.e.s de première année ont discuté de la technologie et des médias sociaux et se sont demandé si une politique plus stricte en classe serait nécessaire. Il est intéressant de noter que les étudiant.e.s de troisième année ont eu tendance à débattre de la même question, même si leur discussion précédente avait pris une direction très différente. Je pense que cela s’explique par le fait qu’il n’y avait pas de réponse – ou du moins pas de réponse facile – aux préoccupations soulevées par les étudiant.e.s de troisième année. Pour ces derniers, la distraction était le résultat d’une anxiété liée, d’une manière ou d’une autre, au coût des études, à leur avenir après l’obtention du diplôme ou à la situation du marché du travail. Aucun de ces éléments n’était sous leur contrôle.
Que pouvons-nous dire à ce sujet en tant que professeur.e.s? Comment pouvons-nous lutter contre la distraction en classe si les préoccupations exprimées par mes étudiant.e.s sont révélatrices d’une tendance plus générale? Une analyse historique nous aidera à considérer ces préoccupations comme le résultat d’une série de changements particuliers qui se produisent autour de nous. Elles mettent en évidence la nature changeante du marché du travail, l’appréhension face à l’avenir et l’environnement hypercompétitif que beaucoup de mes étudiant.e.s considèrent désormais comme faisant partie intégrante de leur vie universitaire. On pourrait également s’intéresser aux changements démographiques dans la composition de la population étudiante et aux facteurs liés au racisme et au sexisme institutionnels ou aux limites de la décolonisation. Quelle que soit l’analyse précise, le fait est que la distraction n’est pas considérée comme un fait ayant une cause relativement simple, mais comme le résultat d’une série de facteurs changeants liés à des processus sociaux et économiques plus larges.
Cela risque de créer d’autres problèmes, mais ouvre également la voie à d’autres réponses pour les établissements et les enseignant.e.s. À mon avis, le simple fait d’être conscient du problème est un pas dans la bonne direction. Nous devrions disposer de politiques clairement formulées et bien conçues pour l’utilisation des appareils en classe. Mais je dirais également qu’aucune politique relative aux appareils ne permettra de résoudre le problème si ce que me disent mes étudiant.e.s de troisième année est vrai, même en partie. Je dirais qu’une discussion ouverte avec les étudiant.e.s permettrait au moins de les sensibiliser et de faire savoir aux étudiant.e.s distrait.e.s qu’ils et elles ne sont pas seul.e.s et que leurs préoccupations et leurs inquiétudes sont largement partagées. On pourrait également réfléchir à des solutions avec les étudiant.e.s. Qu’est-ce qui les aiderait à être moins distrait.e.s et à apprendre plus efficacement? L’avantage de solliciter des réponses potentielles auprès des étudiant.e.s est que cela leur redonne une certaine autonomie dans une situation où ils semblent avoir l’impression de ne pas en avoir beaucoup.
Enfin, j’invite à faire preuve de compassion. La compassion peut être difficile à mettre en pratique, car elle ne fonctionne pas nécessairement. Elle n’est pas une panacée et ne résout pas tous les problèmes. Je ne pense pas qu’elle soit une solution en soi. Elle doit être associée à d’autres mesures. Je continue de penser qu’une réponse compatissante à chaque étudiant.e peut faire partie de la solution, car elle permet d’établir des relations pédagogiques positives. Elle donne l’exemple d’un comportement différent. Elle montre aux étudiant.e.s que leur éducation est importante et que nous allons y travailler avec eux. Cela ne résoudra pas le problème, mais cela peut contribuer à créer un espace où il pourra être traité plus efficacement.
Andrew Nurse,
Université Mount Allison