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Enseigner mes recherches : Alimentation, colonisation et religion en Nouvelle-France

Mairi Cowan et Whitney Hahn

Image sur la page de présentation – [Archives du Pôle culturel du Monastère des Ursulines, Dons, IE, 3, 4, 6, 1, p. 15r (détail). Avec la permission du Pôle culturel du Monastère des Ursulines]

Ce texte a préalablement été publié sur le site de Borealia dans le cadre de la nouvelle série occasionnelle Teach My Research. L’objectif de cette série est « d’aider à jumeler la recherche et l’enseignement, en présentant les dernières recherches sur l’histoire du début du Canada – autochtone, française, britannique ou nationale jusqu’à environ 1900, dans nos salles de classe. [La série invite] les auteurs de monographies historiques récentes ou d’articles de recherche à réfléchir à la façon dont leur recherche pourrait se traduire dans les salles de classe d’écoles secondaires ou d’universités, en permettant aux enseignants et aux étudiants d’établir des liens avec des programmes d’études, des questions de discussion et des documents de source primaire ».

La recherche que nous présentons dans ce texte comporte deux parties. La première est un court article intitulé « Alimentation, pratiques alimentaires et francisation au Québec au XVIIe siècle », qui est la version française de « Food, Foodways, and Francisation in Seventeenth-Century Québec » que nous avons rédigé pour le Symposium de gastronomie de Dublin.[i]  La deuxième partie est un dossier intitulé Mufles d’orignac et cotignac: La nourriture en Nouvelle-France) que nous avons créé pour être une ressource pour les enseignants et les étudiants du secondaire et du postsecondaire. Cette trousse contient des extraits de différentes sources primaires, dont certaines n’ont jamais été publiées, pour initier les étudiants aux sources sur l’histoire de l’alimentation, de la colonisation et de la religion en Nouvelle-France.

Nous avons utilisé ces mêmes sources primaires dans notre propre recherche pour l’article. Ainsi, les deux parties (« Alimentation, modes alimentaires et francisation au Québec au XVIIe siècle » + Mufles d’orignac et cotignac) peuvent être utilisées ensemble si les enseignants souhaitent amener leurs étudiants à discuter de méthodes historiques, de la recherche dans les archives, de l’édition des textes et de la relation entre les sources primaires et secondaires dans l’apprentissage de l’histoire.

Mufles d'orignac

Quel est le sujet de votre article ?

Notre article examine la relation entre la nourriture et le pouvoir au couvent des Ursulines de Québec. Nous soutenons que l’attitude des religieuses à l’égard de la nourriture était enracinée dans les idéaux européens, mais que leurs pensées et leurs comportements ont évolué en réponse aux réalités de la vie quotidienne au Canada. Cet argument ajoute une nouvelle dimension à notre compréhension du fonctionnement de la « francisation » en théorie et en pratique. En tant que stratégie coloniale, la « francisation » était une politique centrée sur la conversion des peuples autochtones au catholicisme et leur adoption des normes culturelles françaises.[ii] Les pratiques alimentaires au couvent des Ursulines démontrent que même les personnes en première ligne dans la mise en œuvre de cette politique savaient qu’elle ne pouvait pas fonctionner comme l’espérait la Couronne.

Quelles sont quelques-unes des sources primaires que vous utilisez dans votre étude, et de quelle façon les enseignants peuvent-ils les utiliser dans leurs cours ?

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[Archives du Pôle culturel du Monastère des Ursulines, Dons, IE, 3, 4, 6, 1, p. 15r (détail). Avec la permission du Pôle culturel du Monastère des Ursulines]

Nous utilisons beaucoup de documents inédits provenant des archives du couvent des Ursulines (le Pôle culturel du monastère des Ursulines), ainsi que des sources plus familières et largement disponibles telles que les lettres de Marie de l’Incarnation et l’Histoire véritable et naturelle des mœurs et productions du pays de la Nouvelle-France vulgairement dite le Canada de Pierre Boucher. Nous étions tellement fascinées par les manuscrits des Ursulines et par leurs liens avec d’autres sources primaires que nous avons décidé de créer un ensemble permettant aux étudiants de découvrir ces sources par eux-mêmes. Il en résulte Mufles d’orignac et cotignac.

Trouver des sources primaires sur l’histoire sociale de la Nouvelle-France qui soient facilement accessibles aux étudiants peut être ardu, surtout lorsqu’elles ont besoin d’être traduites en anglais. Les Relations des jésuites et les lettres de Marie de l’Incarnation sont souvent utilisées, et elles constituent certainement un riche répertoire de renseignements intéressants. Nous espérons que Mufles d’orignac et cotignac servira à fournir du matériel supplémentaire aux enseignants pour leurs cours.

Parmi les sources que nous avons incluses dans Mufles d’orignac et cotignac, on retrouve quelques lettres de Marie de l’Incarnation, une des religieuses du couvent des Ursulines ; des extraits d’un livre de Pierre Boucher, gouverneur de Trois-Rivières, sur les pratiques alimentaires de la Nouvelle-France ; un compte rendu des dépenses au couvent des Ursulines qui indiquent quels étaient les aliments que les religieuses achetaient ; ainsi que des listes d’aliments que les religieuses recevaient en don. Des suggestions sur la façon d’utiliser le matériel dans un ou plusieurs cours sont offertes dans l’introduction de la trousse. Pour aider les étudiants à comprendre comment interpréter les sources primaires, nous avons rédigé de brefs essais d’introduction qui offrent un contexte historique, des notes biographiques sur les auteurs des sources primaires et des notes marginales qui expliquent les termes peu connus. Dans la mesure du possible, nous offrons les sources elles-mêmes sous plusieurs formats avec différents niveaux d’intervention éditoriale afin que les enseignants puissent choisir celui qui convient le mieux à leurs cours : photographies des documents d’archives originaux, transcriptions exactes, transcriptions traduites en français moderne et traductions en anglais.

 Quels sont les liens entre votre recherche et les sujets ou thèmes communs de cours sur l’histoire des débuts de l’Amérique du Nord ?

L’article et les sources primaires pourraient être utilisés dans des cours d’enquête générale sur l’histoire du Canada, l’histoire du Québec, l’histoire de l’Amérique du Nord coloniale et les débuts de l’histoire moderne pour donner aux étudiants un aperçu de la vie quotidienne en Nouvelle-France.

Ils sont évidemment liés aux cours d’histoire de l’alimentation et d’histoire des religions, mais ils pourraient aussi être utilisés pour aborder les questions de colonialisme, d’assimilation, de conversion et de résistance.

Pour les étudiants qui s’intéressent à l’histoire des langues, ces sources offrent des exemples fascinants du français des débuts de l’ère moderne.

Pour tous ceux qui s’intéressent à l’apprentissage par l’expérience, les possibilités de la cuisine historique pourraient tenter les courageux !

Ce travail peut aider les étudiants à apprendre quels concepts de pensée historique ?

Nous pensons que ce travail peut aider les étudiants à mettre tous les concepts de la pensée historique en pratique :

Établir l’importance historique

– Les établissements français sur les rives du Saint-Laurent étaient restraints et précaires au XVIIe siècle, mais ils étaient liés idéologiquement et matériellement à des réseaux de colonialisme beaucoup plus vastes au début du monde moderne. L’étude de l’alimentation peut nous aider à voir comment quelque chose d’aussi banal que ce que nous mangeons quotidiennement nous lie aux systèmes de commerce à longue distance, de migration, d’identité et de résistance.

Utiliser les sources primaires comme preuve

– Nous offrons aux étudiants une variété de sources primaires qui sont photographiées, transcrites et traduites, ainsi que des conseils sur la façon de les interpréter.

Identifier la continuité et le changement

– Les sources primaires permettent aux étudiants d’identifier les zones de continuité et de changement sur plusieurs décennies au cours du XVIIe siècle. S’ils sont intéressés à considérer une période plus longue, ceux-ci peuvent réfléchir à la façon dont les premières idées européennes modernes de la colonisation s’inspirent des justifications antérieures de l’expansion, ou à la façon dont les groupes autochtones ont réagi à l’école des Ursulines au fil du temps, ou encore au rôle de l’école des Ursulines aujourd’hui – qui existe toujours dans la Haute-Ville du Vieux Québec.

Analyser les causes et les conséquences

– L’article examine les raisons possibles pour lesquelles les pratiques alimentaires au couvent des Ursulines ont changé à certains égards, mais non à d’autres. Les étudiants peuvent vouloir évaluer ces différentes possibilités à partir de sources primaires. S’ils s’intéressent à l’histoire plus récente, ils peuvent également examiner dans quelle mesure l’école du couvent des Ursulines fait partie d’une trajectoire menant aux pensionnats des XIXe et XXe siècles.

Adopter des perspectives historiques

– L’histoire de l’alimentation est un excellent moyen d’apprendre aux étudiants à adopter des perspectives historiques. Certains aliments seront immédiatement reconnaissables, mais d’autres ne leur seront pas familiers, tout comme l’importance que les religieuses, les élèves et les visiteurs accordaient à ce qu’ils mangeaient. Une fois que les étudiants sont ouverts à l’idée que les gens de la Nouvelle-France du XVIIe siècle pensaient différemment à ce qu’ils faisaient à propos de certaines choses, ils sont bien placés pour commencer à réfléchir aux raisons pour lesquelles les religieuses et leurs élèves se comportaient.

Comprendre la dimension éthique des interprétations historiques

– Le couvent des Ursulines de Québec était une institution coloniale. Faisant partie d’un système colonial plus large, son héritage se fait toujours sentir aujourd’hui parmi les peuples autochtones et ceux qui se sont installés en Amérique du Nord.

[i] Whitney Hahn et Mairi Cowan. « Food, Foodways, and Francisation in Seventeenth-Century Québec, » Dublin Gastronomy Symposium (2018): 1-8.
[ii] Pour en savoir plus sur la politique de « francisation » au couvent des Ursulines, voir Mairi Cowan, « Education, Francisation, and Shifting Colonial Priorities at the Ursuline Convent in Seventeenth-Century Québec, » Canadian Historical Review, vol. 99, no 1 (printemps 2018) : 1-29. https://doi.org/10.3138/chr.99.1.1.

Mairi - 28 sept.Mairi Cowan est professeure agrégée, associée à l’enseignement, à l’université de Toronto, campus Mississauga. Elle est historienne de la fin du Moyen Âge et du début des temps modernes, avec des spécialisations dans l’histoire sociale et religieuse de l’Écosse et de la Nouvelle-France. Elle fait également des recherches sur la meilleure façon d’enseigner et d’apprendre l’histoire aux niveaux secondaire et postsecondaire. Vous pouvez la trouver sur Twitter à l’adresse @Historian_Mairi.

 

 

 

 

Whitney HahnWhitney Hahn vit et travaille à Annecy, en France, en tant que chercheuse indépendante. Elle s’intéresse particulièrement à l’histoire de l’alimentation. Elle travaille en étroite collaboration avec des musées et d’autres institutions culturelles, plus récemment sur l’évolution de l’alimentation et des modes de consommation en Savoie aux XVIIIe et XIXe siècles.