Récent.e.s lauréat.e.s
Le prix Wallace-K.-Ferguson
John C. Weaver, The Great Land Rush and the Making of the Modern World, 1650-1900. McGill-Queen’s University Press, 2003.
Il serait difficile d’égaler ce livre de John Weaver tant son champ d’étude est vaste et sa portée immense. Il traite de l’histoire de l’appropriation et de la répartition des terres par les colons européens dans les cinq grandes colonies de peuplement britanniques : les États-Unis, le Canada,l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud. On saisissait les terres occupées par les aborigènes, qui ignoraient, pour la plupart, la notion de propriété privée, un concept qui, soutient John Weaver, s’est développé à l’origine dans les Îles britanniques et y a atteint son expression la plus consommée. Le transfert de la propriété foncière, l’établissement de titres de propriété privée et le regroupement des terres en gigantesques propriétés foncières vouées à l’agriculture d’exportation constituaient les principales caractéristiques de ces sociétés de peuplement et de leurs résultantes : les nations riches et exportatrices de denrées alimentaires.
Au cœur de cette histoire se trouve le raisonnement suivant : les requérants déployèrent des efforts souvent énormes pour obtenir un titre de propriété, démarches, qui, à leur tour, favorisèrent à la fois l’avènement de la démocratie des colons, ou des Blancs, et le développement d’une conscience particulièrement aiguë des droits de propriété. Ce phénomène s’accompagna du déclin du pouvoir de l’aristocratie, ce qui fit de la propriété privée la principale cause déterminante du statut social. Générant souvent dans son sillage la violence contre les autochtones et les autres colons, cette grande course à la propriété foncière posa les fondements de la loi et de l’identité des nations modernes qui sont issues de ce mouvement. En même temps, on délaissait complètement les anciennes notions qui prescrivaient de dompter ses désirs de posséder le plus de biens matériels possible.
Fondé sur une ample recherche, le livre de John Weaver avance que cette grande course à la propriété foncière s’est transposée de nos jours en une soif insatiable des puissances occidentales pour la croissance économique, en de nouvelles formes de colonisation économique des pays peu développés, et en une extension des concepts de propriété privée (on pense entre autres à l’importance qu’à prise aujourd’hui la notion de droits de propriété intellectuelle). C’est cet unique croisement des modèles de peuplement, de la saisie des terres, de la loi et de l’identité culturelle qui distingue le plus cette œuvre monumentale de John Weaver.
Mentions honorables :
Talbot C. Imlay. Facing the Second World War. Strategy, Politics and Economics in Britain and France, 1938-1940. Oxford University Press, 2003.
Facing the Second World War compare, avec rigueur et pertinence, la façon dont la Grande-Bretagne et la France ont fourbi leurs armes pour la Deuxième Guerre mondiale. L’auteur, Talbot Imlay, innove en étude sur l’état de préparation militaire; grâce à un examen attentif des documents d’archives, il a pu réaliser la première analyse comparative méthodique de l’attitude des deux pays, en l’articulant autour de trois axes : la stratégie, la politique intérieure et la politique économique. De cette vaste et méticuleuse recherche, l’auteur conclut qu’au « test de la guerre totale », la Grande-Bretagne l’a emporté sur la France pour deux raisons. Premièrement, contrairement aux partis politiques français qui restèrent divisés à la fin des années 1930 et tout au long des années 1940, les partis politiques de la Grande-Bretagne finirent par s’unir pour rejeter les visées modestes de Neville Chamberlain et appuyer les objectifs plus larges de Winston Churchill. Deuxièmement, tandis que le gouvernement britannique et l’industrie travaillaient activement ensemble à l’effort de guerre, le gouvernement français, quant à lui, préconisait plutôt le laissez-faire. En plus d’expliquer comment chacune des deux nations réagissait à la menace grandissante de l’Allemagne, Talbot Imlay réussit, au moyen d’une analyse soignée, rationnelle et bien documentée, à cerner les facteurs qui poussent une démocratie à la guerre ou lui y font renoncer. C’est là une précieuse contribution à la théorie des relations internationales.
Henry Heller. Anti-Italianism in Sixteenth-century France. University of Toronto Press, 2003.
Dans la France du XVIe siècle, les Italiens jouissaient d’un ascendant politique, culturel, économique et commercial. Il se développa, en réaction, un mouvement anti-italien, fomenté à l’origine par les humanistes, entretenu ensuite par les marchands, les huguenots, les nobles et, à la fin, par certaines populations catholiques urbaines. Cette haine envers les résidents italiens concourut au massacre de la Saint-Barthélemy, influença l’issue des deux états généraux de Blois, alimenta la révolte de la Ligue catholique et contribua finalement au succès de Henri IV. Jamais encore avait-on établi que les Italiens avaient été victimes de violence collective avant et après le massacre de la Saint-Barthélemy. On ignorait aussi que les huguenots de Lyon comptaient dans leurs rangs des Italiens et que le protestantisme avait cours dans la communauté italienne lyonnaise. Le ressentiment que les Français éprouvaient à l’égard des Italiens influents se doublait en outre d’un aspect antisémite lourd de conséquences : dans leur esprit, les gens faisaient un rapprochement entre les Italiens et les juifs. Cette analyse bien documentée de la présence des Italiens en France, de l’anti-italianisme français et de ses liens plausibles avec l’antisémitisme vers la fin du XVIe siècle viennent élucider un chapitre négligé de l’histoire de France. Par la même occasion, l’auteur met au jour les racines sociales de l’antisémitisme moderne en France, et peut-être aussi celles d’autres formes récentes de xénophobie.