Récent.e.s lauréat.e.s
Le prix François-Xavier-Garneau
John C. Weaver, The Great Land Rush and the Making of the Modern World (qui a été traduit en 2007 sous le nom de La ruée vers la terre et le façonnement du monde moderne, 1650-1900).
Son ouvrage a été choisi par le jury du prix comme étant la plus remarquable contribution canadienne à la recherche historique publié entre 2003 et 2008.
Véritable triomphe d’histoire comparative et interdisciplinaire, The Great Land Rush and the Making of the Modern World fraie un chemin dans les complexes histoires régionales et nationales de la colonisation au Canada, aux États-Unis, en Afrique du Sud, en Australie et en Nouvelle-Zélande. Abordant tour à tour les dimensions juridique, culturelle, écologique, intellectuelle et économique, John Weaver situe l’émergence de la notion de propriété privée au carrefour de l’histoire du droit et de la géographie culturelle, apportant un éclairage nouveau sur l’esprit d’entreprise colonial britannique et la transition vers le capitalisme moderne. Motivées par une volonté de « mise en valeur » du territoire, la montée en popularité de la tenure privée et l’histoire concomitante de l’aliénation des revendications territoriales ont mené à l’établissement de grandes propriétés agricoles dans ces cinq régions exportatrices de denrées alimentaires du Nouveau Monde. Or, cet épisode dépasse les cadres de l’exercice de la toute-puissance de l’État dans les sphères juridique, politique et militaire; il fait aussi intervenir les squatters et aventuriers qui occupaient des terres au mépris des ordres et qui, en quelque sorte, ont façonné ces nouvelles Europes. Il en ressort une fascinante synthèse des grandes caractéristiques communes de la colonisation anglophone et de leurs répercussions juridiques et culturelles à l’échelle mondiale. En ratissant si large (puisqu’il évoque trois continents et cinq pays), Weaver fait preuve d’une remarquable maîtrise d’un gigantesque fonds documentaire – qui comprend les livres de comptes des compagnies foncières autant que les mémoires oubliés des colons. Malgré l’envergure considérable de l’étude, l’auteur ne perd jamais de vue les détails qui apportent toute sa nuance au récit. D’une plume habile et éloquente, Weaver fait revivre les cultures et les acteurs liés à la course à la propriété foncière – allant d’Alexander Berry, chirurgien naval devenu magnat foncier qui a su bâtir un domaine d’inspiration féodale en Australie, à John Symmes, enseignant et arpenteur dont les rêves d’empire foncier dans le sud de l’Ohio se sont évanouis à la suite de la chute des prix et de rumeurs pernicieuses colportées par ses adversaires. Tout à la fois agréable et érudite, The Great Land Rush, est une œuvre d’histoire mondiale novatrice qui ouvre de nouvelles perspectives sur la formation des nations et des mentalités modernes.
Mention honorable
Natalize Zemon Davis, Trickster Travels: A Sixteenth-Century Muslim Between Worlds.
Trickster Travels, œuvre à la fois simple et complexe, se veut une fenêtre sur l’univers méditerranéen du XVIe siècle. Dans un premier temps, il s’agit d’une biographie intellectuelle méticuleusement documentée sur l’énigmatique Hassan al-Wazzan (Léon l’Africain), diplomate musulman nord-africain devenu l’un des principaux écrivains et interprètes de l’Afrique auprès du public européen. Dans un second temps, il s’agit d’une enquête de grande envergure sur la rencontre entre l’Afrique et l’Europe, l’Islam et le christianisme, le long d’une des grandes autoroutes transculturelles de la Renaissance. Natalie Zemon Davis rassemble ici un vaste ensemble de documents issus de cultures diverses pour raconter les chapitres passionnants de la vie de cet homme ainsi que les milieux exceptionnels qu’il a pu explorer sur son passage. Or, choisir Hassan al-Wazzan comme figure de proue de ce récit n’a pas été chose facile, sachant qu’il n’a pas laissé d’archives écrites bien éloquentes. Pour contourner les silences dans sa documentation, l’auteure fait des spéculations averties et captivantes sur ce que son protagoniste a pu ressentir, vivre ou lire. L’habileté avec laquelle elle interroge d’infimes notes marginales ou de légères variations entre les éditions du livre à succès de son protagoniste, Description de l’Afrique, confirme ses compétences à titre d’historienne, tandis que ses réflexions sur les villes, pays et cultures qu’al-Wazzan a explorés sont animés par des étincelles d’intelligence et une grande humanité. Au fil de cet ouvrage, Davis brosse le tableau d’un « faiseur de tours », à l’instar de l’astucieux oiseau amphibie dont Léon l’Africain raconte l’histoire dans son livre, capable de se mêler autant aux oiseaux qu’aux poissons, selon les circonstances. Entre les mains d’une historienne distinguée comme Zemon Davis, le récit devient une métaphore au sujet de la double vie de Hassan al-Wazzan. Trickster Travels, en véritable modèle d’histoire interdisciplinaire présentant des observations sur des échanges culturels qui ont encore des échos dans le monde moderne, incarne les plus hautes normes de la pratique et de l’écriture historiques.