Récent.e.s lauréat.e.s
Les prix Clio
L’Atlantique
Philip Girard, Lawyers and Legal Culture in British North America: Beamish Murdoch of Halifax
The Osgood Society for Canadian Legal History, 2011Dans cette biographie non traditionnelle de Beamish Murdock, Philippe Girard nous plonge dans la vie d’un avocat de la Nouvelle-Écosse d’avant la Confédération. Il s’agit d’une reconstitution perspicace du monde de Murdoch dans le contexte du développement de la profession juridique et de la culture juridique coloniale en Amérique du Nord britannique.La culture juridique, il postule, n’est pas composée de lois rigides et d’institutions juridiques. Il s’agit plutôt d’un univers en constante évolution qui est affecté par les idées et les valeurs d’une variété de sous-cultures, qui sont à leur tour influencées par le discours juridique. Cette relation dialogique place l’avocat colonial au centre de la vie intellectuelle, culturelle et économique de sa communauté. En effet, les activités non-juridiques de l’avocat étaient étroitement liées à son identité professionnelle. Girard décrit lui-même Murdoch comme un « véritable tourbillon d’activité amélioratrice » impliqué dans le journalisme, la réforme du droit, la philanthropie, la tempérance, la politique municipale et provinciale et l’activité littéraire. Dans son principal ouvrage, The Epitome, Murdoch développe une conception de liberté moderne qui englobe la vie, la liberté et la propriété, mais seulement dans la mesure où celles-ci peuvent être modelées par une assemblée représentative pour protéger l’intérêt public. Somme toute, « la plus haute forme de liberté n’était pas l’absence de contrainte, mais le droit de participer aux institutions libres …. » pour Murdoch. En examinant le développement des cultures juridiques d’autres colonies en Amérique du Nord britannique, Girard démontre que les avocats coloniaux partageaient certaines expériences et attitudes quant à leurs rôles dans leurs communautés. Bien ancrée dans la common law anglaise, la culture juridique dans les colonies était à bien des égards beaucoup plus sensible aux demandes des clients. Cette culture a également évité le système britannique de deux poids, deux mesures qui était essentiellement un système de classe des professionnels du droit, composé d’avocats qui faisaient affaire avec leurs clients et d’hommes de loi qui avaient tendance à s’isoler de leurs clients. Girard démontre habilement que la propre carrière de Murdoch, issue de débuts modestes, illustre bien cette adaptation coloniale.
Le Québec
Bettina Bradbury, Wife to Widow. Lives, Laws, and Politics in Nineteenth-Century Montreal
UBC Press. 2011Wife to Widow. Lives, Laws, and Politics in Nineteenth-Century Montreal permet de saisir, à travers la question du veuvage féminin, comment le XIXe siècle a contribué à remodeler la sphère des rapports conjugaux et familiaux ainsi que la place des femmes dans la société montréalaise. Bien davantage qu’une reconstitution historique classique, l’ouvrage de Bettina Bradbury renouvelle les perspectives conceptuelles et méthodologiques en amalgamant les approches quantitatives de type démographique et celles centrées sur les acteurs individuels et, fait plus rare ici, sur les actrices. L’enquête sur les façons dont les femmes façonnent la ville à travers la culture et les institutions, produit d’une toile de fond complexe et efficace d’échelles d’analyse, apporte une vision neuve précisément en raison même de l’exclusion des femmes des positions d’autorité et de pouvoir qui meuvent au cours du siècle. Le titre même de l’ouvrage évoque une transition qui implique des négociations pour les individus, les couples, les familles et les institutions dont les enjeux se reflètent sur le plan des politiques coloniales de l’époque. En suivant deux générations de femmes devenues veuves, l’une dans les années 1820, l’autre dans les années 1840, l’étude nous fait traverser tout le XIXe siècle, période qui bouscule les règles et les destins d’Ancien régime. Bradbury combine admirablement bien la perspective féministe de l’histoire, qui articule les questions personnelles et politiques, à celle toute récente, qui marie les notions du genre et du (post)colonialisme. Une telle approche lui permet d’explorer les dynamiques de fonctionnement d’un vaste éventail de règles coloniales dont les effets se font sentir dans les milieux privés et se prolongent dans l’actualité. Enfin, en plus de la portée universelle de cet ouvrage sur les veuves, s’ajoutent toutes les qualités d’une recherche d’une ampleur monumentale dont une mise en forme particulièrement maîtrisée qui se reflète dans une écriture remarquablement fluide. Nous sommes en présence d’une œuvre exceptionnellement exhaustive qui s’impose déjà comme un incontournable de l’historiographie québécoise et canadienne.
L’Ontario
Stuart Henderson, Making the Scene: Yorkville and Hip Toronto in the 1960s
University of Toronto Press, 2011Brillamment conçu et captivant, Making the Scene: Yorkville and Hip Toronto in the 1960s de Stuart Henderson, affirme que la contre-culture est vécue par des acteurs à l’intérieur plutôt qu’à l’extérieur du processus culturel. Le quartier Yorkville situé au centre de «Toronto la sage » n’a jamais été qu’un simple havre de paix hippie mais a toujours été influencé par la société en général et habité par des gens de différentes classes sociales, de différents milieux ethniques et idéologiques. Les acteurs, qu’ils aient été hippies, greasers, motards ou visiteurs de weekend revendiquaient et négociaient cet espace en faisant et refaisant la scène. Les identités dans « Le Village » étaient mal définies, contradictoires et somme toute illusoires tandis que Yorkville, une enclave ethnique modeste, s’est transformé en un repaire bohème animé pour devenir par la suite une zone immorale de sensations fortes pour les désabusés. Le quartier Yorkville synonyme de hippies a été une réalité éphémère et relative dont les rues de contre-culture sont devenues, dès le milieu des années 1970, la Mecque de boutiques yuppies. L’auteur positionne adroitement cette histoire locale dans le contexte des grands débats culturels et des mouvements de jeunesse de l’époque. Il enrichit son analyse par son choix judicieux de perspectives théoriques et contribue à la littérature sur les contre-cultures, l’authenticité, l’espace et les performances. Il combine une lecture sensible et critique des médias et des sources écrites avec des entretiens oraux et capte ainsi les voix des musiciens, déviants, commerçants, barbants de la classe moyenne en crise de la quarantaine, travailleurs sociaux, politiciens et touristes. Yorkville est devenu une attraction culturelle, une obsession des médias influencés par la nouvelle génération de la province et de la nation. Il est devenu le point de rencontre pour un large éventail de jeunes qui y affluaient pour observer ou faire la scène. Ce livre est une œuvre magistrale sur un épisode important de la culture des jeunes du Canada et de l’histoire idéologique.
Les Prairies
Shannon Stunden Bower, Wet Prairie: People, Land and Water in Agricultural Manitoba
Le livre de Shannon Stunden Bower, Wet Prairie: People, Land and Water in Agricultural Manitoba est une histoire biorégionale édifiante, représentatif du champ de l’histoire de l’environnement en pleine expansion au Canada. Il sonde l’histoire des efforts apparemment non problématiques de drainer la prairie humide du sud du Manitoba afin de faciliter la colonisation agricole. Stunden Bower offre une analyse politique et sociale sophistiquée pour explorer la nature du libéralisme, le développement de l’Etat et la colonisation dans cette région de l’Ouest des Prairies.Comme l’affirmait John Gunther il y a soixante-cinq ans, « touchez à l’eau et vous touchez à tout » (John Gunther, Inside U.S.A., New York: Harper, 1947, p. 214). Les habitants du Manitoba ont fait face aux conditions imprévisibles et variables d’une prairie humide et ont tenté de résoudre les problèmes liés à l’évolution constante des taux de saturation du sol par l’entremise de diverses formes d’intervention dans le paysage de la prairie : sans altérer le sol pour contrôler l’eau, l’agriculture commerciale était extrêmement difficile. Les blancs qui vivent dans la région ‘low country’ du Manitoba, même isolés et éloignés en termes d’ethnicité et de culture, avaient tendance à lier leurs efforts pour mobiliser l’intervention du gouvernement. Dans un même temps, la situation des communautés autochtones a été largement ignorée. Les investissements de l’État dans la gestion de l’eau étaient extrêmement complexes et coûteux, tout en plaçant le fardeau intellectuel, financier et administratif sur le dos d’administrations municipales et provinciales. Les gouvernements et les individus vinrent à réaliser que l’eau ne respecte pas les notions individuelles de propriété, les frontières politiques imposées sur la terre ou la détermination des habitants à cultiver des céréales. Bien que certaines stratégies de gestion de l’eau aient connu une mesure du succès, elles ont également laissé leur propre legs de changement environnemental involontaire.
Wet Prairie remet en question notre notion de la signification d’agriculture de « prairie » et la colonisation, avec lesquelles on associe rarement un excès d’eau. Il explique l’histoire de cette région non seulement à la lumière de ses flux d’eau, mais il explore l’importance de l’eau et de l’environnement pour la société manitobaine jusqu’à ce jour, où les relations entre les régions urbaines de Winnipeg et les districts agricoles ruraux se mesurent selon la crue incessante et les problèmes d’eau de la région. Les communautés multiculturelles ont notamment mis en place des formes de coopération particulières, sinon uniques. C’est un livre évocateur de la précieuse contribution de « l’environnement » à notre compréhension de l’ancienne et actuelle diversité de la prairie.
La Colombie-Britannique
Timothy J. Stanley, Contesting White Supremacy: School Segregation, Anti-Racism, and the Making of Chinese Canadians
White Supremacy est une étude complexe, sophistiquée et importante de recherche empirique et théorique qui apporte une contribution importante et unique à l’histoire de la Colombie-Britannique. Timothy Stanley démontre clairement les multiples procédés subtils qui ont fondé, puis renforcé et modifié la pensée raciste dans la structure de la vie sociale, politique et culturelle en Colombie-Britannique. Ce faisant, il démontre à quel point le racisme antichinois est au cœur de la construction de la Colombie-Britannique en tant que lieu et la façon dont la colonisation, la dépossession et la privation étaient étroitement liées dans la formation de l’État colonial.Stanley rédige la narration principale d’une grève d’étudiants en 1922-1923 pour placer l’expérience d’étudiants canadiens d’origine chinoise et de leurs parents à Victoria au cœur de l’histoire, tout en touchant aux plus grandes questions sur l’histoire de la racialisation dans d’autres parties de la province. Le titre, « Contestant la suprématie blanche », articule un thème sous-jacent: que les immigrants chinois, d’autres groupes racialisés et leurs alliés blancs ont constamment contesté ceux qui cherchaient à faire de la Colombie-Britannique une province pour « l’homme blanc ». C’est l’un des rares livres savants sur l’histoire des communautés chinoises en Colombie-Britannique qui utilise des sources de langue chinoise, ce qui contribue à en faire un livre novateur dans le domaine et un projet historique nuancé et complexe. L’utilisation de la théorie critique de la race, qui met en évidence le caractère construit de la racialisation et les histoires complexes et multiples de diverses communautés chinoises en Colombie-Britannique, complémente la recherche approfondie d’archives de Stanley. Sa réflexion sur la façon dont les concepts de «chinoiseries» et des «Canadiens d’origine chinoise» ont été édifiés, revendiqués et retravaillés contribue grandement à la compréhension du processus complexe de la collaboration active des groupes racialisés avec l’État colonial. Ce livre est un apport précieux à l’histoire de la race en Colombie-Britannique et s’adresse aux chercheurs intéressés par le colonialisme, l’histoire comparée de la racialisation, la construction de la blancheur, la formation de l’État ainsi que l’éducation et la pédagogie antiracistes.
Le Nord
Prix de distinction honorifique – Julie Cruikshank
Julie Cruikshank a apporté une importante contribution au domaine de l’histoire du Nord par l’entremise d’une vie dédiée à la recherche sur la tradition orale autochtone, principalement dans le territoire du Yukon. L’importance du travail de Cruikshank réside dans l’incorporation novatrice du point de vue non-linéaire de l’histoire et du temps des Athapaskans et des Tlingits, remettant en question la notion selon laquelle les récits oraux ne sont que des éléments de preuve supplémentaires destinés à agrémenter les études traditionnelles d’archives et les récits historiques linéaires. Les recherches de Cruikshank ont également repoussé les frontières disciplinaires, approfondissant notre compréhension du lieu, de la culture et du temps dans le Nord canadien par l’articulation efficace des approches de l’histoire, de la géographie et de l’anthropologie. Cruikshank est actuellement professeure émérite au Département d’anthropologie à l’Université de la Colombie-Britannique. Elle a constamment mis ses lecteurs au défi de tenir compte des hypothèses indigène et coloniale concurrentes sur la nature des connaissances qui façonnent inévitablement notre compréhension historique du Nord canadien.Cruikshank a publié quatre livres au cours de sa carrière. Le premier, Life Lived Like a Story (1990), est le produit d’un séjour de longue durée dans le sud du Yukon et d’une étroite collaboration avec trois anciens: Angela Sidney, Kitty Smith, et Annie Ned. Le livre s’est mérité le prix Macdonald de la SHC en 1991. Son livre suivant, Reading Voices: Dan Dha Ts’edenintth’e (1991), était une œuvre de commande désignée à des fins d’enseignement au niveau secondaire au Yukon. Le volume publié en 1998, The Social Life of Stories, est une importante collection d’essais sur la nature de la connaissance au sein de la tradition orale. Il embrasse des thèmes divers, y compris des récits oraux sur la ruée vers l’or du Klondike, l’intégration des connaissances écologiques traditionnelles dans les processus politiques et les politiques culturelles du Yukon International Storytelling Festival. Le plus récent volume de Cruikshank, Do Glaciers Listen? (2005), est une étude de la production de connaissances sur l’environnement (en particulier la représentation de la glace glaciaire) parmi les explorateurs du Nord et les communautés autochtones qui s’est mérité le prix Clio du Nord ainsi que deux prix de l’American Anthropological Association: le Prix Victor Turner en écriture ethnographique et le Prix du livre Julian Steward. À cette panoplie de livres s’ajoute une liste impressionnante d’articles publiés, de chapitres de livres et de prix. Il est évident que Cruikshank est parmi les historiens les plus prolifiques et influents qui œuvrent dans le Nord canadien au cours des trois dernières décennies