Récent.e.s lauréat.e.s
Le prix François-Xavier-Garneau
Timothy Brook, The Confusions of Pleasure: Commerce and Culture in Ming China. (Berkeley and Los Angeles: University of California Press, 1998)
Le livre de Timothy Brook offre un tableau merveilleusement vivant et complexe de la vie économique et sociale de la Chine des Ming, telle que perçue par les contemporains et interprétée par les historiens d’aujourd’hui. Brook a adopté comme guide la description de la société sous les Ming faite par un magistrat provincial, Zhang Tao, en 1609, quelque trente-cinq années avant la chute de la dynastie aux mains des Mandchous. L’histoire commence sous un bel hiver, avec une société agricole et hiérarchisée mue par des principes moraux et des règles globales institués par l’empereur suivant un esprit d’ordre et les préceptes du confucianisme. Elle se poursuit lors d’un printemps remarquablement fertile en bouleversements, alors que la circulation de l’argent, l’émergence des marchands et l’intensification du commerce déstabilisent l’ordre établi et perturbent l’agriculture. Puis elle aboutit à un été brûlant, pendant lequel la société est minée par l’avidité, la monnaie et le commerce, les anciennes valeurs détruites, l’agriculture affaiblie, les routes pleines de vagabonds, bref le monde sens dessus dessous. Brook fait sienne cette perception chinoise du temps et du changement dans son exploration de l’agriculture, des échanges, des moyens de communication et des politiques gouvernementales. Ses sources sont légion : mémoires, lettres, traités moraux, traités sur le bon goût et sur l’art du connaisseur, rapports gouvernementaux et surtout répertoires produits dans maintes provinces chinoises sous la supervision des magistrats provinciaux.
L’auteur décrit, notamment, les diverses voies empruntées par le commerce, les relations entre la culture du riz et la culture du coton au fur et à mesure que croissait l’industrie textile, le passage du travail obligatoire ou forcé au travail rémunéré. Il le fait au moyen d’intéressants exemples, anecdotes ou observations de contemporains. Nous avons trouvé particulièrement fascinante sa présentation des moyens de communication, qu’il associe aux critiques de Zhang Tao consacrées à l’argent et au commerce en tant qu’agents de changement. Brook décrit le mouvement des individus et des troupes, les diverses formes de transport, la circulation des documents gouvernementaux et de la correspondance, ainsi que la croissance et la dissémination des livres imprimés, tout en précisant leur impact sur la vie sociale, économique et culturelle des Chinois. Finalement, Brook ajoute son propre « automne » aux saisons de Zhang Tao : en même temps que s’accroît la fluidité sociale entre les marchands et les nobles, les tentatives d’ascension sociale et l’édification de nouvelles balises culturelles pour les élites, balises permettant l’essor des faux en art, la société chinoise est toujours marquée par la distinction, par les relations maîtres/serviteurs (désormais animées par le salariat) et par une fine discrimination intellectuelle et culturelle. Il y a donc continuité et changement. La transition des Ming aux Qing est un commencement aussi bien qu’une fin. Brook a produit une splendide synthèse des développements entrelacés de la société, de l’économie et de la culture sous les Ming. Sa façon de nourrir l’histoire, avec des sources neuves comme les répertoires, et son choix imaginatif d’exemples ajoutent une nouvelle dimension à notre compréhension de la période. Son écriture est claire, directe et facile à lire. Son livre est un modèle pour le métier d’historien.